La femme qui lisait sa vie

Cela faisait quelques jours qu’il avait commencé  Waiting for the sun , brique de 500 pages de Barney Hoskyns qui raconte la musique de Los Angeles des années 30 jusqu’à Beck. Il y a une dizaine de jours, il terminait  Une voix dans la nuit , bouquin de Armistead Maupin, l’auteur des  Chroniques de San Francisco. Et, hop, retour à la case départ ! Vertige absolu devant ces piles de livres.
La pile à la tête du lit, une autre sur le plancher, la pile de bandes dessinées sur la table basse, dans le salon. La petite qui s’effondrait négligemment sur la grande table métallique de la salle à manger à deux ou trois mètres de la pile verticale de vinyles pas encore écoutés. Des tours de papier qui s’élevaient, se déplaçaient, se réorganisaient au fil de ses déambulations dans l’appartement, espèce de caravanes nomades se baladant dans les trois pièces en enfilade. Ces dizaines de livres pas encore lus – maladie orpheline d’un ex libraire – dont certains erraient, s’empilaient depuis plusieurs années bien avant le passage à l’euro.

Il pouvait retracé sa propre histoire rien qu’en jetant un coup d’œil aux étiquettes sur le quatrième de couverture (prix/provenance/mois/année). Pour la toute grande pile – il avait fait fort – il les avait achetés à Boulogne sur Mer il y a une dizaine d’années. Quatre jours de vacances à Wissant, quatre matinées passées au Furet du Livre à grands coups de carte Visa. C’est là qu’on lui avait mis  Le combat ordinaire  de Manu Larcenet sous les yeux, qu’on lui avait mis dans les mains un beau pavé rose saumon,  Blonde de Joyce Carol Oates – il ne l’a pas encore lu. Il le déplaçait régulièrement, dépliait la jaquette rose saumon avec une Marilyn de Warhol en gros plan flou, le feuilletait toutes les 3 ou 4 semaines.  Ce n’était pas encore le bon moment. Il en était persuadé : il y a un bon moment pour chaque livre. Il y avait  La route du retour  de Jim Harrison acheté à sa sortie – c’était une époque où il pouvait se permettre de ne pas attendre l’édition poche – 400 pages qu’il s’était interdit d’entamer tant qu’il n’avait pas relu Dalva, son prédécesseur. L’histoire de la belle indienne. Il n’a toujours pas relu Dalva.
Il y avait les trois bouquins de Henry Roth qui traînait depuis le milieu des années ’90, qui changeaient régulièrement de place, qu’il n’avait jamais lu parce que la critique branchouillarde et parisienne en avait fait grand bruit . Réaction de méfiance face à toute forme de propagande ? Snobisme ? En 1977, dans un premier temps, il avait préféré le reggae au punk. Syndrome de la découverte solitaire ? Snobisme ? En 1979, il avait refusé de voir Apocalypse Now à sa sortie, gavé par toutes les critiques dithyrambiques. Snobisme?
Ensuite, il y a les lectures de transition du début du mois comme Rif Raf et Rock & Folk, et ça tomba bien quand il referma  Une voix dans la nuit  fin septembre.

Il y a cinq ou six semaines – voire plus – il tomba sur les deux premiers numéros de Believer, un trimestriel à la présentation austère traitant de la narration dans tous ces états. Il avait, enfin – lui semblait-il, trouvé sa formule de transition d’entre deux livres. Il y a cinq ou six semaines  qu’il les trimbalait dans son sac en toute circonstance, qu’il les feuilletait, s’accrochait à un titre, lisait les premières lignes de l’article en dessous, parcourait le sommaire pour la énième  fois. Entamais le papier de Nick Hornby, se demandais si c’était le bon moment. Pas question d’enfermer Nick Hornby ou Gus van Sant dans un moment anodin. Début octobre il sétait contenté à nouveau de Rif Raf et Rock & Folk, ses interludes à lui.

Vers 11h du matin, lorsque l’amoureuse fut partie, il fit couler un bain brûlant, glissa Los Angeles Nuggets 1965-1968  dans le lecteur cd et repartit en apnée dans la lecture de Waiting for the sun, gros bouquin tout doré presque carré, avec lettrage Noir et Blanc. Editions Alia. La Classe ! Los Angeles dans la salle de bain, Los Angeles dans les trois pièces en enfilade. Comment est-on passé du Be-bop des années 30 qu’on a mélangé avec du Blues pour arriver au Rhythm’n Blues des années 50, au Rock and Roll, au Rock ? Lecture politique d’une culture avec James Ellroy comme anthropologue de La cité des Anges. Et Beck comme grand bidouilleur-mixeur angeleno en post-scriptum, page 453.
Une autre petite tour de livres multicolores traitant de la musique, rien que des volumes Alia, se dressait sur la cheminée de sa chambre. Objets parfaits, monochrome tout en aplat. Il les lisait aux compte-gouttes, les manipulaient régulièrement, précautionneusement, se régalait du travail de mise en pages. De la couleur du papier, de son épaisseur. Un jour, quand il aurait plein de sous, il se les payerait tous.
Waiting for the sun, il l’avait acheté au Comptoir du livre, en 2005. Sept années à le draguer, le caresser, l’apprivoiser. L’ouvrir, le feuilleter, en lire le sommaire, les têtes de chapitres. Le refermer.

Lundi matin, il y a six jours, il sortait de Livre au trésors avec l’amoureuse. Lui avec Just Kids de Patti Smith, Marcinelle 1956 de  Sergio Salma et Le Monsieur aux Couleurs, bande dessinée de Roberto La Forgia. Elle avec Kiss and Cry de Michelle Anne De Mey et Jaco Van Dormael, et le coffret dvd Rosas de Anne Teresa De Keersmaeker. Lundi soir, il regarda les tours de papiers, envisagea une nouvelle tour pour les nouveaux, commença Objectif de Hitonari Tsuji, le referma  après quelques pages. Reprit Le Lieu perdu de Norma Huidobro abandonné en cours de route il y a plus de six mois. Ce n’était toujours pas le bon moment. Caressa les trois nouveaux, relut les titres et noms des auteurs sur la tranche, les feuilleta juste un peu. Trop tôt, pas assez fantasmés.
Il était temps de retourner à Waiting for the sun.
Ce dimanche matin, un mail de Amazone.  Yes! Le nouveau Flying Lotus pour le mardi 9 octobre. Pas sûr qu’il l’écouterait avant plusieurs semaines.
D’abord apprivoiser la pochette, faire glisser le LP en dehors du cartonnage glacé, le tenir entre le pouce et l’index. Lui trouver une place sur la cheminée, l’intégrer dans l’espace des trois pièces en enfilade, le déplacer. Pas sûr qu’il l’écouterait avant plusieurs semaines – voire quatre ou cinq mois.

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