La liste de courses (notion fortement inspirée de Georges Pérec) et autres préléminaires

Le principe de « la liste de courses » me semble une étape primordiale avant de se lancer dans la phrase, le texte.

Notre éducation nous a appris à « ne pas parler pour ne rien dire » Or, le problème est aussi crucial quand il s’agit d’écrire car cela peut conduire à une forme de paralysie de l’écriture. L’écriture implique, dans notre culture, introspection et enjeu (Les mots s’envolent, les écrits restent !) L’introspection et l’enjeu sont autant déterminés par le contenu que par la posture. Etre assis, le dos, les épaules, les coudes, les poignets, les doigts crispés dans l’attente de phrases. D’où l’importance de s’accorder d’autres postures, d’autres préliminaires face à l’écriture (Ecrire debout face à une grande feuille de papier kraft punaisée, en utilisant un gros marqueur, afin d’éviter le piège de la calligraphie / Raconter «son histoire» sur un dictaphone-mp3 en se baladant, être dans le mouvement, sortir de la position assise-statique et la retranscrire à l’écoute)

Quant à l’enjeu, il peut constituer un élément excessivement castrateur, avant et pendant l’acte « écrire »:
-J’ai bien une idée mais je ne sais pas par où commencer !
-Comment vais-je faire le tri entre toutes ces idées ?
-Non, je ne vais pas quand même pas raconter ça !
-Ça ne va n’intéresser personne !

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Il y a aussi l’écrivant qui a une idée trop précise de « la fin » et du chemin qui va l’amener à ce mot FIN… et qui, ainsi, se prive éventuellement des chemins de traverse. Dans la notion d’enjeu, il y a encore cette partie du cerveau qui joue au rédacteur en chef, au censeur. Qui croit savoir mieux que nous. Qui tranche entre le bon et le pas bien du tout.
Il s’agira ainsi de trouver des solutions pour aborder l’écriture en toute quiétude en n’oubliant jamais qu’il faut « montrer et non expliquer », notion qui me semble élémentaire quand on aborde tout travail artistique. La liste de courses  est un moyen efficace d’effacer le vertige de la page blanche et de reculer paisiblement le moment où l’on se lance dans le récit « pour de vrai », une solution pour retarder, atténuer, voire supprimer toute notion d’enjeu.

Par rapport à un thème ou à une idée de départ plus ou moins précise, l’écrivant dressera une liste de mots verticale. Il sera dans le concret, évitera le concept, pensera aux « cinq sens ». Ses mots nommeront la couleur (vermillon), le temps qu’il fait (transpiration) Du concret. Fuir la phrase à tout prix. Même un bout de phrase… ce serait déjà rentrer dans la construction et appellerait une suite, une articulation. Rester au niveau du mot… le peintre qui prépare sa palette de couleurs, le dessinateur qui croque.
Cette liste servira ensuite d’éventuel point d’appui/rampe de lancement pour le texte/récit à venir. Elle ne doit être compréhensible que pour son auteur.

Il s’agit ni plus, ni moins que la même démarche qui précède nos courses hebdomadaires (le fameux « pense-bête ») :
-4 poiv r
-650 gr hachis mél
-dreft
Je pourrais écrire:
Je prendrai un panier en plastique rouge rouge et longerai l’allée centrale de la grande surface, emprunterai la seconde allée à gauche, sur une bonne dizaine de mètres, avant d’arriver au rayon « fruits et légumes » Le onzième cageot, juste après les fruits, contient toujours les poivrons verts. Le suivant, légèrement surélevé, les poivrons rouges. En tout cas, c’était comme ça les trois dernières fois !
Il ne s’agit pas de faire de la littérature, simplement de préparer/collecter les ingrédients du plat. Cette liste n’est donc utile que pour son auteur, le cuistot.
La liste de mots sera verticale afin d’éviter que le regard ne soit submergé par un tas, un labyrinthe de lettres. Lui éviter de se perdre dans un embrouillamini de mots. Lui permettre de déambuler d’un mot à l’autre sans se laisser polluer par ses congénères, l’enserrant. Lui permettre  d’en pêcher l’un ou l’autre, comme ça, sans véritable raison. Par sensation, pour le son, l’image qu’il évoque.

Remarques
Il ne sert à rien de consacrer plus d’une quinzaine de minutes à la rédaction d’une liste de courses, juste le temps de dérouler la pelote de laine et d’aller fouiner hors de son « vocabulaire cliché », de ses souvenirs « à l’emporte pièce »

Exemple
L’écrivant souhaite se lancer dans un texte tournant autour du thème Souvenirs de vacances. Il va se lancer dans une « liste de courses » reprenant ses lieux de vacances. Instinctivement vont d’abord surgir les souvenirs des lieux les plus récents ou les plus emblématiques ou les plus évidents Au bout de quelques minutes d’écriture automatique, surgiront les lieux oubliés, cachés.

-Y consacrer trop de temps, c’est permettre au cerveau-censeur-rédacteur en chef de prendre le dessus sur le processus d’écriture.

-Pour certains, cette liste une fois rédigée n’aura qu’une fonction sécurisante. Elle sera là, présente, à côté de la main. En général, le simple fait de l’avoir écrite aura permis de projeter l’écriture ailleurs.

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