Le onzième jardin (ceux d’en haut)

Le Prince se débattait, la tête coincée dans le creux du coude et les
fesses posées sur le plat de la main du père. Ses bras et ses jambes, libres
de toute contrainte, s’agitaient de manière désordonnée. Furieuse. Ses
cris emplissaient le moindre recoin de la chambre. Pas de doute, son
altesse était bien née.
– Bienvenue chez nous, lui dit-il en plaçant délicatement la joue droite
du nouveau-né contre le sein gauche de Marie. Il aspira bruyamment
le téton rose dans sa bouche. Le mamelon lui-même ne tarda pas à disparaître,
happé par ses lèvres. Pierre recula d’un bon mètre, intimidé par la
scène qui se déroulait devant lui : l’enfant s’appropriait déjà la mère, lui
gobant le sein gauche, ses yeux roulant autour de leurs orbites. Déjà le
père s’interrogeait sur la place que lui laisseraient la mère et l’enfant. Mais
très vite, un sourire irradia son visage.
Marie leva les yeux vers lui :
– Pourquoi souris-tu ?

Au début, quand il s’est retrouvé sans travail, il s’est réfugié dans sa
chambre passant des journées entières au lit. Après quelques jours, il
connaissait à nouveau la géographie du plafond sur le bout des doigts.
Il ne s’agissait pas vraiment d’un état dépressif. Ce n’était pas le genre
d’homme à sombrer dans le désespoir parce qu’il avait perdu un boulot.
Il n’avait jamais entretenu une relation passionnée avec le monde du travail,
ce dernier était tout simplement son seul lien au monde extérieur.
Pendant toutes ces années, il lui avait permis d’exister parmi les autres.
Alors, quand on lui avait annoncé qu’il n’était plus indispensable au
fonctionnement de la boîte, il n’avait guère sourcillé. Après tout, il ne
s’était jamais senti indispensable. Pierre avait toujours considéré la vie
comme une salle d’attente. Non qu’il croyait en un quelconque au-delà.
Il était là. Simplement là. Et il devait faire avec.
Ce boulot, c’était avant tout la garantie de se lever, se laver, se raser,
cirer ses chaussures, repasser l’une de ses six chemises blanches. Bref
toute une routine qui le structurait, le tenait debout sur les deux pattes
de derrière. L’empêchait de se désintégrer dans un monde forcément obscur.
Quant à ses relations amoureuses, il les dénichait dans l’un des dixsept
bureaux répartis sur trois étages. Maîtresse d’une nuit, maîtresse de
chaque-jeudi-après-le-cinoche, maîtresse au mari absent… Bref, même sa
vie sentimentale s’organisait autour du boulot. Il faut reconnaître que
son manque d’ego en faisait un amant recherché. L’absence totale de
toute attente vis-à-vis de ses partenaires le rendait inestimable à leurs
yeux. Enfin, un mec qui ne leur demandait pas la lune.
Son indolence passait pour de l’écoute. Même sa profonde lâcheté face
aux conflits de toute sorte était considéré comme autant d’actes zen.
Il était l’amant-cafard, l’amant-téléphone, l’amant-déjeuner,
l’amant-des-courses-du-vendredi-soir. Évidemment, aucune de ses dames
n’avait envisagé de partager sa vie avec lui ! De même, il n’était jamais venu à l’esprit
de l’une d’entre elles qu’il ferait un bon père pour une progéniture à venir.
Ce n’était pas non plus le genre d’homme pour lequel on quitte un mari.
Juste un mec qui rend l’existence un peu plus supportable.
Voilà, c’était la vie de Pierre avant. Cinq jours par semaine, le samedi
et le dimanche étant consacrés à la géographie du plafond : examen des
fissures, état des lieux des moulures, observation des lambeaux de peinture
écaillée.
Il lui fallut près de deux semaines pour vider frigo, congélateur et
armoires. Il devait sortir, reprendre contact avec le monde des autres.
C’était ça ou crever comme un rat ! Or, rappelons-le, Pierre n’avait
jamais rien eu d’un dépressif, encore moins d’un suicidaire. Il n’était pas
vraiment autiste, juste un monsieur qui avait fait de l’autarcie une petite
philosophie de vie bien confortable. Lorsque la dernière boîte de ravioli
Buitoni valsa à la poubelle, il remonta dans la chambre, s’allongea et fixa
longuement le plafond.
Ses premiers pas dehors furent hésitants. Ses pieds frôlaient les pavés
du trottoir plus qu’ils ne le martelaient. Ses yeux cherchaient un nouvel
horizon. Sortir sans objectif le paralysait. Il se créa petit à petit de nouvelles
habitudes.
Il s’obligea à manger deux croissants au beurre chaque matin, histoire
de se jeter hors de la maison quotidiennement. Chaque après-midi, il
achetait une banane et deux pommes. Il débrancha le frigo, s’interdisant
ainsi le stockage de nourriture. Il prit la décision de ne plus jamais acheter
de Dash, ce qui le contraignait à fréquenter le lavoir chaque vendredi.
Il s’inventa toute une série de contraintes. Il s’intéressa au foot, ce qui
l’amena à se rendre chaque lundi dans un bistrot qui proposait L’Équipe
à ses clients. Il se prit d’une folle passion pour la politique étrangère grâce
au Monde diplomatique. L’achat du magazine le forçait à fréquenter la
librairie du bout de la rue plusieurs fois par mois, s’inquiétant auprès du
gérant d’un éventuel retard de parution. Bien entendu, ses revenus de
jeune chômeur de plein droit lui aurait permis de souscrire à différents
abonnements. Mais que serait-il devenu sans cette nouvelle grammaire
qu’il avait échafaudée heure après heure ? Sa crainte du vide disparut tout
doucement dans un monde de petites manies et de nouvelles habitudes
qui le conduisaient de plus en plus loin de plus en plus souvent.
Petit à petit, Pierre déserta le plafond de sa chambre pour la fenêtre du
rez-de chaussée, celle qui donnait sur la rue, avec le parc de l’autre côté,
en face. Quand il n’était pas chez le boulanger ou au lavoir, quand il avait
épuisé toutes ses nouvelles routines, il plaçait une chaise devant la
fenêtre, s’asseyait, le dos vouté, les bras posés sur le radiateur. Bientôt, il
n’eut plus à la déplacer. Elle l’attendrait.
Tout gosse, il avait déjà compris que la position du spectateur était
celle qui lui convenait le mieux. Prise de risque minimum. Tête, buste et
cul en retrait.
Il avait très vite mis au point la technique du regard soucieux, deux
rides lui barrant le front en permanence. Que reprocher à un enfant dont
les yeux sont chapeautés par deux sillons qui se creuseront au fil des ans ?
Aucune institutrice (il avait passé toute son enfance dans des bras de
femmes) ne résisterait à ce regard là. Alors, sitôt revenu de l’école, une
fois la mère et la grand-mère religieusement embrassées, il s’asseyait
devant la fenêtre et regardait la vie s’agiter dehors, une tartine de confiture
à la fraise s’étalant sur une assiette jaune posée sur les genoux. Très
tôt, il apprit le silence.

Son enfance avait pris fin il y a cinq ans. Pierre avait alors 31 ans. En
quelques mois, il perdit les deux femmes de sa vie. La mère et la grandmère.
L’une ne supportant pas la disparition de l’autre. Il avait vécu jusqu’alors
dans une maison sans homme, une maison hantée par deux
femmes. Deux presque sosies. La mère et sa fille. La grand-mère et sa
mère à lui. À la mort des deux femmes, il occupa la chambre des mille tribus
du plafond. Pas de coup de pinceaux sur les moulures, pas d’enduit
pour les fissures, pas de nouvelle literie. Surtout, ne rien changer.
Hommage à un héros. « Ici survécut et disparut mon père. »
Ensuite, il décida de s’en remettre à monsieur Freud (on ne passe pas
d’une chambre à l’autre impunément !). Squatta plusieurs divans: soliloques
à propos d’un père évaporé, anecdotes ressuscitées mettant en
scène deux femmes terribles. Le pourquoi du comment du monde du
silence qui était le sien.
Les hommes avaient tous fui cette maison, chacun à sa manière. Si le
grand-père, élégamment mort pour la patrie, avait laissé une empreinte
indélébile dans le cimetière jouxtant l’église, le père n’avait laissé d’autre
trace que celle d’avoir ensemencé le ventre de sa mère. La vie à la maison
des amazones se déroulait sans lui. Malgré lui. Il rentrait du travail, s’installait
devant l’assiette posée devant lui, regardait Pierre en plissant légèrement
des yeux tout en bataillant avec des couverts qui paraissaient bien
trop lourd pour lui. Un fois l’assiette vide, il se dirigeait vers la porte de
la cave. Petit à petit, il rentra de plus en plus tard s’installant devant une
assiette de plus en plus froide.
Un soir, Pierre s’enhardit à descendre dans la cave. Il ouvrit la porte
tout doucement, posa son index sur l’interrupteur et trouva son père
assis sur une marche, croquant une pomme. L’homme triste fit chut en
lui montrant du doigt l’antre des deux femmes. L’enfant éteignit la lumière,
descendit prudemment les escaliers sur la pointe des pieds et vint se
blottir contre son père. Mais très vite la voix d’une des amazones le ramena
au néon blafard de la cuisine. Pour Pierre, être un homme n’offrait
donc que deux possibilités : mourir pour la patrie ou croquer une pomme
dans le noir des escaliers d’une cave.
Chaque dimanche, les deux femmes partaient suivre l’office pour
ensuite se recueillir sur la tombe du héros. Sitôt la porte refermée, Pierre
quittait son lit (il dormait dans leur chambre à elles) et rejoignait le père,
naufragé solitaire dans un lit bien trop grand pour lui. Ils regardaient longuement
le plafond, leurs yeux plongeant dans la moindre fissure, observant
méthodiquement chaque moulure. Il lui racontait la vie de Ceux
d’en haut. Les têtes-en-bas au pied ventouse, les fourmis qui ne tombaient
jamais (elles bénéficiaient d’un estomac naturellement gonflé à
l’hélium), les moucherons-terrassiers qui n’avaient pas leur pareil pour
s’engouffrer dans la plus microscopique fente sans oublier le rôle primordial
des araignées-architectes tissant des autoroutes qui reliaient
toutes les tribus du plafond (et les arraignées-cantonnières, les éternelles
laisser-pour-contre, celles qu’on reléguait toujours dans un rôle subalterne
alors que, sans elles, tout ce plafond ne serait qu’un désert ou chaque
tribu vivrait repliée sur elle-même).

Et puis, il y eut le soir de la dispute. Un samedi. Pierre fut réveillé par
les voix des femmes bientôt surpassées par le cri du père tel qu’il ne
l’avait jamais entendu. Après, le silence. Un silence qui sortit de la cuisine
pour s’engouffrer dans la cage d’escalier, se glissant en dessous de
chaque porte. Un cyclone autiste. La voix de la grand-mère, arrogante,
l’interrompit et cracha : « N’oublie pas que tu loges chez nous ! »
Pierre s’endormit sur cette sentence.
Le lendemain, il entrouvrit la porte de la chambre. Celle du père.
Personne. Le grand lit semblait l’avoir avalé. L’enfant regarda longuement
le plafond, y cherchant un signe. Il interrogea les deux femmes et
comprit qu’elles ne répondraient jamais, accueillant chacune de ses questions
par un haussement d’épaules (une spécialité bien à elles, le haussement
d’épaules). Jusqu’à leur mort. Jusqu’à la dernière pelletée de terre
s’écrasant sur leur cercueil.
Les années passant, Pierre imagina plusieurs scénarios à la disparition.
Il y eut cette nuit où il vit les deux gorgones qui l’enterraient dans le fond
du jardin (juste en dessous du compost). Une autre fois, il le rêva rejoignant
Ceux du plafond. Bâtit même toute une fable qu’il étoffait nuit
après nuit. L’histoire d’une fée nue (il entrait dans la puberté) qui surgissait
dans la cuisine le fameux soir, écartant les deux dragons, prenant la
main de l’homme triste et l’emmenant dans un immense verger peuplé de
milliers de pommiers.
L’enfant s’en remit alors au culte du silence puisque crier, c’était disparaître
dans la nuit. Il décida que le plus sûr moyen de rester vivant,
c’était de devenir transparent. Il lui faudrait vivre aux frontières du
monde. Ni dedans, ni dehors. À six ans, il plaça une chaise contre la
fenêtre qui donnait sur le parc. Dès son retour de l’école, il s’y agenouillait,
le nez collé à la vitre. Ses yeux gobaient toutes ces vies qui marchaient
et se pressaient sur le trottoir. Quelques étés plus tard, il attendrait
que les deux femmes s’endorment pour quitter la maison par l’arrière.
Ensuite, il se glisserait de jardin en jardin, guettant toutes les vies
qui s’agitaient de l’autre côté des vitres. Plus tard, il y aurait les balades
nocturnes dans le parc d’en face à la recherche du râle des amants.

Après quelques mois de chômage, Pierre se décida à laisser tomber
toutes ses petites routines. Il n’en avait plus besoin. Sa vie était devenue
une errance légère. Il décida de s’inscrire dans une agence d’intérim : plus
question d’une vie bien rangée. Oubliées les deux amazones au tablier en
diolène. Il acceptait ou refusait les jobs proposés, sans véritables critères.
À partir de maintenant, c’était comme ça. Point. Pourquoi ? Parce que.
Une fin d’après-midi, alors qu’il revenait du boulot (un emploi qui
l’occupait depuis une dizaine de jours), il passa devant une maison située
à une centaine de mètres de la sienne. Une sonate au piano s’échappait
d’une fenêtre ouverte. C’était l’été et les notes de musique s’envolaient
dans la rue pour s’évanouir dans le parc d’en face. Il revint sur ses pas,
s’adossa au mur de la façade, respira profondément, imaginant les doigts
qui sautillaient sur la clavier.
Le soir-même, il sortit dans le jardin, escalada le muret du voisin et
disparut, sa silhouette happée tout entière par l’obscurité. Il se cachait
derrière les arbustes, franchissant haie après haie. Plus que trois jardins
(il avait compté peu avant le nombre de maisons qui le séparait de la sienne
: onze). Il frissonna de plaisir. Même gamin, il ne s’était jamais aventuré
aussi loin !
Trois jardins plus tard, il s’accroupit en contrebas d’un mur en parpaings
qui soutenait une terrasse. Il se leva prudemment, s’assurant
qu’aucune pleine lune ne viendrait le trahir. Trois pièces en enfilade s’offraient
à son regard, leur contour esquissé par un éclairage diffus. Dans
la troisième pièce, celle du fond, celle qui donnait sur la rue en face du
parc, trônait un piano. Masse sombre sur laquelle venait rebondir des
éclats de lumière.
Il l’attendit plus d’une heure, s’efforçant de maîtriser chacun de ses
membres, toutes ses fibres musculaires. De faire taire le moindre tressaillement
qui viendrait perturber la nuit qui l’avalait lentement. De toute
façon, il avait toute la vie devant lui et tout son corps murmurait son prénom.
Celui apposé à côté de la sonnette. Celui qu’il avait lu cet aprèsmidi,
entre deux sonates. Syllabe après syllabe. Ma-rie.
Le lendemain, un mardi, à 16 h, il claqua la porte du cagibi qui lui servait
de bureau et se précipita vers l’ascenseur, oubliant de saluer ses nouveaux
collègues. Pierre ne savait pas encore qu’il ne les croiserait plus jamais.
Il fut accueilli par un orage, une pluie d’après le déluge. Il se fraya un
chemin au milieu des gerbes d’eau, courant plus qu’il ne marchait.
Trébucha, plusieurs fois, se démena avec un parapluie récalcitrant qu’il
finit par jeter dans une poubelle (il n’avait jamais eu de chance avec les
parapluies !). À force de jouer les funambules au-dessus des flaques
d’eau, Pierre se retrouva dans le parc d’en face s’abritant en dessous du
chêne aux branches plantureuses. Il chassa du revers de la main le mélange
de transpiration et de pluie qui dégoulinait de ses tempes et posa son
regard, timidement, sur l’autre côté de la rue. Il soupira. Pas de Twingo
bleue devant la onzième façade !

Ce soir-là, il sortit plus tôt. Un ciel encore couvert de nuages lui
garantissait une quasi-invisibilité. Muret après muret, haie après haie, il
parvint dans le jardin de la onzième maison. Les nuages se désagrégèrent
à nouveau en fines gouttelettes mais Pierre ne sentait rien. Elle se tenait
là, debout, à une quinzaine de mètres de lui. De l’autre côté de la vitre.
Elle venait de rentrer dans la pièce du fond, laissant la porte ouverte
derrière elle. Il la vit contourner le piano tout en le caressant du majeur.
Nonchalamment. Elle regarda tout autour d’elle avant de s’asseoir sur le
guéridon. Il la vit poser les yeux sur la partition alors que ses doigts s’enfonçaient
délicatement sur les touches.
La pluie redoublant d’intensité, Pierre devenait l’unique spectateur
d’un film muet où l’actrice, forcément belle, lui offrait les prémices d’une
vie éternelle.
En se couchant, bien plus tard, Pierre eut de longs conciliabules avec
Ceux du plafond. Les têtes-en-bas s’agitaient sur leur pied ventouse,
dodelinant tant et plus. Quant aux moucherons-terrassiers, chaque nouvelle
phrase prononcée déclenchait une crise d’hystérie qui les voyait
plonger dans des pogos effrénés. Les araignées (toutes) se lançaient dans
l’élaboration d’échangeurs complexes. (Pour une fois, les architectes et
les cantonnières ne se tiraient pas dans les pattes !) Et les fourmis, fort de
l’hélium concentré dans leur estomac, empruntaient les nouvelles voies
rapides en atteignant des vitesses inimaginables jusqu’alors.
Les mots de Pierre avaient de plus en plus de mal à se frayer un chemin
dans tout ce brouhaha quand il décida de gueuler : « Et alors, que
fait-on ? »
Très vite, il fut décidé à l’unanimité que ce serait Elle. La femme au
piano.
Après, tout redevint calme. Ceux du plafond se glissèrent dans les fissures
et s’endormirent sous le regard de Pierre qui, lui aussi, ne tarda pas
à vaciller. Il rêva d’une nouvelle vie à vivre où il troquerait son rôle de
spectateur contre celui d’acteur. Plus de monstre, plus de femmes terrifiantes
dans ce monde-là ! Rien qu’une princesse. Ma-ri-e.

Le lendemain matin, un mercredi, il téléphona à son nouveau patron,
lui annonçant son départ immédiat.
Jeudi : il était à nouveau sur les listes de l’ANPE.
Vendredi : il savait tout d’elle. Son état civil (célibataire, sans enfant).
Son boulot (infirmière). Le bleu comme couleur préférée (voiture, vêtements,
châssis de fenêtres et les yeux. Mais ça, il ne le savait pas encore!).
Les Variations Goldberg, de Bach.
(Jeudi soir, il avait pris un dictaphone. Elle jouait ce morceau qu’il avait déjà entendu la veille.
La fenêtre était ouverte : rien de plus facile que de l’enregistrer. Le lendemain,
il s’était rendu chez un disquaire du centre-ville avec le dictaphone.)
Ses horaires (6-14 et 14-22 : il lui laisserait une bonne heure avant
d’aller s’adosser à la façade de la maison quand elle ferait la pause du
matin ; il escaladerait les murets et franchirait les haies vers 23 h lorsqu’elle
travaillait en soirée.)
Ce soir-là, le vendredi, il escalada les marches deux par deux, franchit
la porte de la chambre et s’allongea sur le lit. Il entama alors un long
débat avec les Tribus d’en haut. On était loin du tumulte de la nuit de
mardi. Chacune prit la parole.
Petit à petit, une stratégie fut élaborée. Il lui enverrait une lettre qui
porterait son nom à elle et son adresse à lui. Une fois la lettre postée, il
déménagerait la chaise dans le couloir, devant la porte, et attendrait que
les doigts du facteur glissent l’enveloppe dans sa boîte aux lettres. Elle
tomberait sur le carrelage, à ses pieds. Il la ramasserait précieusement et
s’enfermerait une dizaine de minutes dans la salle de bain.
Un coup de sonnette, bref, et Marie lui ouvrit la porte.
– Bonjour, je crois que ce courrier vous est destiné…
Les mots s’enchaînaient les uns derrière les autres, sans à-coups (des
mots choisis, triturés et triés, assemblés des heures durant avec Ceux du
plafond). Elle prit la lettre qu’il lui tendait et le fit entrer dans la pièce du
milieu. Décacheta l’enveloppe et sourit :
– Oh, encore une propositon de financement. Comme si les gens n’attendaient
plus du facteur qu’un peu de crédit pour continuer à vivre.
Elle le fit s’assoir et lui proposa du thé au jasmin. Elle disparut
quelques minutes dans la cuisine. Il leva la tête et fit un relevé du plafond.
Pas la moindre fissure. Un vrai glacier.
– Que cherchez-vous là-haut ?
Elle tenait une théière. Pierre répondit par une autre question. Et un
chemin de mots se forma entre les deux bouches. Chaque fois que la discussion
menaçait de s’enliser, il la relançait par « Ne croyez-vous pasque… ? »
Mais généralement l’un ou l’autre « Mmh, Mmh » suffisait à
entraîner Marie toujours un peu plus loin.
Pierre ne pouvait pas s’empêcher de jeter un coup d’oeil furtif en
direction du piano. Malgré lui. Elle s’interrompit entre deux mots :
– Oh, c’est un héritage familial !
– Vous en jouez ?
Les paupières de Marie tressautèrent légèrement. Sa voix se fit hésitante,
juste le temps de quelques syllabes :
– Non, non. C’est un vestige de mon enfance. (Les rires qui accompagnèrent
cette réplique le projetèrent au temps anciens des Deux
Gorgones.) Moi, je n’ai jamais rien compris à la musique, contrairement
à ma mère qui ne pouvait pas s’en passer. Quand ses doigts furent rongés
par l’arthrite, elle m’a imposé la compagnie de ce mastodonte. Difficile
de dire non à maman !
Elle lui parla du passé et de son poids. Des espérances d’une mère qui
avait désiré une fille concertiste bien plus qu’un enfant. Mais il ne l’écoutait
déjà plus vraiment, se contentant de rythmer les mots de Marie par
ses « Mmh, Mmh ». Puis, il prétexta un emploi du temps chargé pour se
lever. En regagnant le couloir, il sourit au piano. Ils se quittèrent en se
tutoyant. Le soir-même, il vint l’écouter.
À son retour du onzième jardin, il réunit à nouveau toutes les Tribus
du plafond et ils décidèrent tous qu’il ne fallait rien brusquer. Qu’après
tout, une princesse, ça ne court pas les rues.

La première fois qu’elle frappa à sa porte, il lui ouvrit et tomba en
arrêt devant son sourire. (La sonnette n’avait jamais été réparée depuis la
disparition du père. Les fantômes se fichent pas mal des sonnettes !)
– C’est d’accord, lui dit-elle.
– D’accord pour quoi ?
– Pour le petit resto sympa que tu n’allais pas tarder à me proposer.
Alors puisque je ne travaille pas ce soir, puisque j’ai choisi le jour, c’est à
toi de fixer l’heure.
Il souriait encore quant il referma la porte derrière la princesse. Il mit
un CD dans le lecteur et Glenn Gould envahit toute la maison.
Aucune femme n’avait jamais franchi cette porte avant elle (pour lui,
sa mère et sa grand-mère ne faisaient pas vraiment partie de l’espèce féminine).
Il regarda autour de lui, déambula dans les pièces du bas. Qu’avaitil
à lui proposer ? Une cuisine en formica ? Un salon en vrai chêne plus
lourd que de la pierre ? Des armoires grouillant à nouveau de boîtes de
raviolis qu’il mangeait froid, à même la boîte ? Un plafond qui parle ?
Devant ce rapide inventaire, il décida qu’elle ne franchirait jamais les
limites du couloir. Il monta dans sa chambre toujours poursuivi par la
musique de Bach.

Quelques heures plus tard, ils s’attablèrent autour d’un couscous pas
très loin de la « Rue du Parc en Face ». Elle parlait de ce drôle de monde.
Il l’écouta, mettant à profit toutes ces années passées au chevet des
femmes. Elle s’indignait, s’agitait sur la chaise. Il l’écouta, rêvant dans ses
grands yeux bleus, ponctuant ses emportements à elle de ses fameux
« Mmh, Mmh ». Elle rit de nombreuses fois. Il l’accompagna.
Elle tenta bien de lui poser quelques questions mais il les éludait l’une
après l’autre, lui renvoyait d’autres interrogations en guise de réponse. Ils
quittèrent le restaurant sans qu’il ait été question de musique ou d’amazones
en diolène, de piano ou de père fantôme.
Ils coupèrent au court en traversant le parc, s’immobilisèrent sur le
trottoir. Elle lui sussura : chez toi ou chez moi ? Leurs corps se rejoignirent
chez elle. (Cet après-midi, dans sa chambre, ils avaient tous décidé
que ce serait à chaque fois chez elle.)
Ils se revirent régulièrement, deux ou trois fois par semaine. Parfois,
un week-end entier. Elle lui dit qu’elle avait besoin de temps pour elle.
Lui expliqua qu’il ne fallait pas qu’il vienne avant 18 h quand elle travaillait
le matin (ce qui ne l’empêchait pas de s’adosser à la façade jusqu’à
ce que la musique s’estompe). Précisa qu’il ne fallait pas sonner à sa
porte avant minuit lorsqu’elle faisait le soir (ce qui ne lui posait pas de
problème puisqu’il attendait en bas de la terrasse qu’elle abandonne le
clavier).
Les autres nuits, il les passait à faire le point avec les Tribus du plafond.
Elles étaient toutes d’accord là-dessus: il ne devrait plus jamais aborder
le sujet du piano. Il dut leur promettre.
Le tout premier week-end (plus de soixante heures : un record pour
lui) qu’il passa chez Marie marqua les vrais débuts de leur histoire. Le
samedi soir, il la sentit distante. Nerveuse, lunatique. Pierre lui proposa
un bain à deux. Elle lui sourit :
– Vas-y toujours… Je te rejoins !
Il ouvrit les robinets et vérifia régulièrement la température de l’eau,
tendant sa main sous le jet. Il se glissa dans la baignoire et s’immergea.
Totalement. Quand sa tête revint à la surface, le piano s’était éveillé.

Il sourit en songeant à la promesse faite à Ceux d’en haut. Il décida que
la vie était belle à vivre. Une fois pour toutes !
Quand ses orteils se lassèrent de jouer avec le robinet d’eau chaude,
quand la peau de ses doigts fut toute fripée, quand l’envie de la tenir dans
ses bras fut plus forte que Bach, il retira le bouchon. Au moment où l’eau
s’engouffrait dans la conduite et dévalait jusqu’au rez-de-chaussée, la
musique cessa. D’un coup.
Il s’habilla, descendit les marches. Elle l’attendait dans la cuisine.
Apaisée, pleine de tout. À nouveau présente. Il la prit dans les bras. Elle lui
murmura le menu de la soirée. Il banda. Elle rit et se colla tout contre lui.
Bientôt, il n’aurait plus besoin de s’adosser à la façade ou de s’accroupir
au pied de la terrasse. Il sonnerait, elle lui ouvrirait la porte et ses bras.
Il parlerait de son irrésistible envie de prendre un bain. Elle lui répondrait :
– Tu es chez toi !
Une fois le robinet ouvert, la musique trouverait son chemin jusqu’à
la salle de bain. Et dès qu’il enlèverait le bouchon, elle se réfugierait dans
le ventre du piano. Jusqu’à demain.
La deuxième fois que Marie frappa à sa porte, elle ne rentra pas. Elle
l’invita à le rejoindre sur le trottoir. Il ouvrit ses bras, elle recula. Ses yeux
cherchaient les siens, bien au-delà du désir. Ses lèvres frémirent et sa voix
glissa jusqu’à lui. À peine audible dans les bruits de l’été.
– Voilà, je suis enceinte. De toi, évidemment.
Elle ajouta, détournant légèrement la tête :
– Que fait-on ?
Il la serra contre lui. La serra si fort. Elle se mit sur la pointe des pieds
et lui tint la tête dans ses deux mains :
– Bon, je suppose qu’on le garde.

– Pourquoi souris-tu ? lui demanda-t-elle à nouveau.
Il ne répondit pas, lui enleva l’enfant et l’enroula autour de son cou
d’homme. Tête contre tête. Il lui murmura :
– Faut que je te présente à Ceux du plafond. Ils te demanderont tous
comment c’était là-bas, dans son ventre, quand elle jouait du piano. Ça,
tu ne vas pas y couper !
Il ajouta dans un chuchotement à peine perceptible :
– Et puis, tu sais, on va prendre des centaines et des centaines de bain
tous les deux.
Il se retourna vers le lit. Marie s’était endormie, les mains posées sur
les seins.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s