La femme qui lisait sa vie

Le problème ne se posait pas encore au réveil mais dans la salle de bain, en sortant du bac de douche, quand son regard croisait son double embué. C’est à ce moment-là qu’elle décidait qui elle serait les prochaines 24 heures. Et ce n’était que le premier des nombreux allers et retours quotidiens vers la salle de bain, histoire de vérifier que l’image renvoyée correspondait bien à celle décidée le matin même. Quand elle visitait un amant – pas question qu’ils viennent dans sa salle de bain de papiers -, elle s’absentait régulièrement « pour faire pipi » ce qui n’était jamais qu’un prétexte pour un aller et retour devant le miroir vérifier qu’elle s’en tenait bien à ce qu’elle avait prévu quelques heures avant.

Quand elle choisissait un nouveau roman, il lui fallait invariablement 36 heures pour s’anesthésier du précédent jusqu’à oublier l’histoire, le titre, l’auteur. Depuis vendredi – on était dimanche – elle tournicotait entre la dizaine de pile de livres qui longeaient sa baignoire. Elle passait d’une tour à l’autre. Changer l’ordre des piles, c’était un peu changer l’ordonnance de son existence. Ce n’est pas comme si elle attendait de la fiction qu’elle change sa vie, simplement acter que le chapître suivant n’était pas encore écrit. Depuis dimanche soir, elle avait décapité quelques piles pour en reformer une nouvelle.
Elle appelait ça son premier jet. Il s’agissait simplement d’un premier tri pour la suite.

Elle se souvenait de l’achat et du parcours de chacun de ces 145, 150 bouquins pas encore déflorés. Elle se rappelait, d’où ils venaient, de la chronologie de ses achats. D’accord, elle était incapable de dater leur déménagement le long de la baignoire. Mais la chronologie, si. Canada  était rentré après La fonction du balai qui lui-même était rentré avant Le diable, tout le temps.
Autre chose. Si elle n’était pas pressé de les lire, c’était essentiellement pour deux raisons.
La première. Elle savait que ses choix étaient inattaquables, qu’elles ne pourraient que les aimer, que c’était couru d’avance. Comme ses propres enfants. Donc, pas de précipitation puisqu’elle les idolâtrait de toute façon quoiqu’ils racontent!
La seconde raison découlait de la précédente. Elle ne supportait pas terminer un roman. Faire le deuil d’une histoire lui prenait 36 heures. D’accord, elle avait toujours la possibilité de la relire mais elle détestait relire un bouquin. Une fois lus, elle les dispersait dans la ville. Et si l’histoire était belle, elle le déposait sous l’oreiller de l’amant quitté. Elle veillait constamment à ce que son stock se situe entre 145 et 150. Elle voulait avoir le choix de la prochaine histoire.

Ses amants étaient des mecs pour qui la moindre introspection était un pur exercice fictionnel comme s’ils étaient incapables de s’immerger dans un monde inventé par un auteur. Cela dit, elle avait presque toujours évité les férus de littérature. Sauf une fois.
Pas question de donner à un amant la moindre clef qui l’emmènerait de l’autre côté du miroir. De toute façon, ses critères avaient été déterminés il y a une dizaine d’années.
Le cul, et les mains. C’est ce qui l’emmenait dans leur lit. Cela dit, elle n’était pas tombé que sur des corps de maître-nageur au cerveau fragile comme un coquelicot à la fin de l’été.
Il y avait eu quelques passionnés dans le tas. Celui, par exemple, dont toute la vie tournait autour de la bande dessinée humoristique – exclusivement les strips parus dans Pilote au début des années 60. Celui, par exemple, qui n’écoutait que le rock psychédélique danois – de 1965 à 1967. Celui, par exemple, qui pouvait lui réciter tous les podiums du grand prix de formule 1 de Francorchamps – de 1998 à 2007. Tous des obsessionnels. Des mecs, quoi!

Elle se souvenait du cul et des mains de chacun d’eux. Bon, elle ne comptait pas les mains et les culs d’une nuit. Ceux-là, elle ne les aurait jamais troqué contre la moindre page.
Il y avait eu Le monde selon Garp. c’était entre Porto et Lisbonne. Elle était restée avec lui le temps de la lecture, une bonne quinzaine de jours pour une idylle qui échoua sur les plages rocailleuses de l’Algarve. Lui n’avait jamais compris que son sort se scellerait au dernier chapitre.
Il y avait eu Karoo, un bouquin sur le mensonge comme art de vie faussement désinvolte. Elle en avait terminé avec l’amant le jour où elle s’était décidée pour une nouvelle vie, dans les dernières pages.
Il y avait eu Franney et Zooey de Salinger. C’était le plus ancien des locataires du bord de la baignoire. Mais ça, c’était une autre histoire se résumant à une couverture et et un quatrième de couverture jaunis.
Les Brautigan et les Carver, c’était le temps d’un hiver solitaire. Sa passion pour la lecture de nouvelles avaient vu le jour par -10°, un sale hiver sans cul et sans mains.

Mercredi soir, elle avait commencé à construire une mini tour d’une dizaine de livres. Elle avait cependant l’impression de ne pas avoir avancé d’une ligne. Aussi paumée que samedi quand elle s’était retrouvée au bord du fleuve de papier. Elle s’était évertuée à trouver une logique disparate dans ce choix des 10. L’un ou l’autre écrivains nordiques -les écrivains scandinaves, une découverte récente-, un Raoul Vaneigem – Nous qui désirons sans fin -, et des auteurs anglo-saxons, surtout des américains -elle idolâtraient les auteurs du Montana-, une auteure cubaine. Aucun auteur français. Elle trouvait les français suffisants, incapables de se jeter dans une vie qui n’était pas la leur. Elle s’interdisait également les écrits de philosophes français pour la même incapacité chronique à lire le monde de dehors.

Aujourd’hui, elle avait réduit ses possibilités de lecture à :
Franny & Zooey, de J.D. Salinger
Au secours! Un ours est en train de me manger!, de Mykle Hansen
La dernière fête, de Gil Scott-Heron
Pour le troisième, ça lui venait de son goût pour le funk. le mec était mort après des années de taule et d’héro laissant une autobiographie derrière lui. Elle aimait ça, les autobiographies. Lire comment les autres s’en sortaient avec leur histoire à eux. Pour le deuxième, c’était un petit mot manuscrit du libraire barbu, tout près des cinémas. Ça parlait d’un mec qui déteste la nature, sa femme geignarde, et adore son Range Roover. Pour le premier, c’était l’histoire d’une vieille blessure, au premier et au quatrième de couvertures jaunis. Un amant d’il y a longtemps féru de littérature. Avec lui, elle avait même imaginé faire un bébé. Il lui avait offert le livre pas encore jauni en la quittant.

Demain matin, devant le miroir embué, ça fera une semaine. Elle devra choisir le livre, et sa vie à elle pendant les prochaines 24 heures.

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