à propos de pédagogie (Philippe Meirieu)

« Nous vivons, pour la première fois, dans une société où l’immense majorité des enfants qui viennent au monde sont des enfants désirés. Cela entraîne un renversement radical : jadis, la famille « faisait des enfants », aujourd’hui, c’est l’enfant qui fait la famille. En venant combler notre désir, l’enfant a changé de statut et est devenu notre maître : nous ne pouvons rien lui refuser, au risque de devenir de « mauvais parents »…
Ce phénomène a été enrôlé par le libéralisme marchand : la société de consommation met, en effet, à notre disposition une infinité de gadgets que nous n’avons qu’à acheter pour satisfaire les caprices de notre progéniture. Cette conjonction entre un phénomène démographique et l’émergence du caprice mondialisé, dans une économie qui fait de la pulsion d’achat la matrice du comportement humain, ébranle les configurations traditionnelles du système scolaire.
Pour avoir enseigné récemment en CM2 après une interruption de plusieurs années, je n’ai pas tant été frappé par la baisse du niveau que par l’extraordinaire difficulté à contenir une classe qui s’apparente à une cocotte-minute.
Dans l’ensemble, les élèves ne sont pas violents ou agressifs, mais ils ne tiennent pas en place. Le professeur doit passer son temps à tenter de construire ou de rétablir un cadre structurant. Il est souvent acculé à pratiquer une « pédagogie de garçon de café », courant de l’un à l’autre pour répéter individuellement une consigne pourtant donnée collectivement, calmant les uns, remettant les autres au travail.

L’enseignant est vampirisé par une demande permanente d’interlocution individuée. Il s’épuise à faire baisser la tension pour obtenir l’attention. Dans le monde du zapping et de la communication « en temps réel », avec une surenchère permanente des effets qui sollicite la réaction pulsionnelle immédiate, il devient de plus en plus difficile de « faire l’école ». Beaucoup de collègues buttent au quotidien sur l’impossibilité de procéder à ce que Gabriel Madinier définissait comme l’expression même de l’intelligence, « l’inversion de la dispersion ».
Dès lors que certains parents n’élèvent plus leurs enfants dans le souci du collectif, mais en vue de leur épanouissement personnel, faut-il déplorer que la culture ne soit plus une valeur partagée. »

Avec tout ça

Je ne me souviens plus comment je me suis retrouvé rue de la Révision ce lundi 26 juillet 2021. Si ! Laura, la coordinatrice de la « cellule psy mobile » de Chênée m’avait transmis une liste d’adresses. Et, parfois, de numéros de téléphone. Et un gilet jaune avec « cellule psy mobile » dans le dos. La première fois que je marchais dans Chênée de toute ma vie entière. Pas vrai ! Je me souviens de plusieurs concerts rock au foyer culturel (on disait Foyer Culturel comme on disait Maison du Peuple). The lords of the New Church, par exemple, en 1985. Grand !

Là, je cherche la rue du Bateau. Il y a un monsieur qui craque. Il l’a dit aux bénévoles qui distribuent nourriture, vêtements, matériel de première nécessité etc au Centre. J’ai un numéro rue du Bateau. Il y a une gerbe funéraire à la fenêtre du rez. On ne m’a rien dit. C’est la maison de sa maman, noyée dans le déluge. Je laisse un mot. Il fait beau, soleil éclatant, des bonjours dans tous les coins. Je me retrouve au milieu d’une ruche de bénévoles de partout, de déblayeurs en Tout, de containers, de pelleteurs, de voleurs de selfies, d’assureurs, de remorques, de plafonneurs-plombiers-carreleurs alléchés par les larmes, de containers, de belles âmes, de semi-remorques, de voyeurs, de porteurs de seaux de boue plus ou moins séchée, de containers, de corps de métiers divers et pas tous moches, d’habitants groggy et souriants. C’est super facile de reconnaître les assureurs de tous les autres. Ce sont les seuls qui sourient bien habillés avec un ordi ou une farde dans les mains. Brouhaha.

Des collines de déchets, de bouts de passé émiettés, de briquaillons, de gravats, de mobilier désarticulé sur les trottoirs, sur le bitume. Avant, j’avais franchi le pont du Lhonneux. Des bruits tout cassés qui sortent des fenêtres ouvertes. Containers, grues. Berges effondrées. Agitation hystérique, sourires de tous côtés. Bonjour-Bonjour-Bonjour. Soleil éclatant. Comme une mise en scène de film catastrophe. Comme des images de bombardement au Liban (le soleil éclatant, ça aide pour la comparaison). Comme des images télévisées d’une catastrophe naturelle au pied des Andes (toujours ce soleil éclatant comme alibi). Bonjour-Bonjour-Bonjour. Rue de la Révision, une autre adresse. Personne. Une voisine, âgée, assise sur un divan qui part à la casse. Elle me dit que la dame que je cherche à joindre est partie à l’hôpital. Alors, on parle. Elle me raconte l’histoire de tous ses meubles un par un, affalés, de guingois, sur le trottoir brûlant. Le divan en cuir, c’était du temps de son mari. Les autres meubles aussi, d’ailleurs (du temps de son mari). On n’en fait plus des comme ça. C’est pas l’assurance qui va lui en retrouver des comme ça !. En Espagne, non plus, on n’en trouve plus. Et ce sont les Asturies de la fin des années 70 qui font irruption sur le trottoir brûlant de la rue de la Révision.

J’y retournerai souvent. J’y retourne encore de temps en temps. Elle m’appelle « mon chéri ». J’aime ça, qu’on m’appelle « mon chéri » !.

Début juillet 2021, je donnais un atelier d’écriture au bureau Tempête, pas loin de « Tout ça ». Du 5 au 9 juillet, de 10 à 14 heures. Je me souviens des rires, des délires, des mots de Jean-Paul, Lisbeth, Nathan, Philippe, Zoé. Des bières que Nathan ramena le 9 juillet à 14 heures. Après, c’est le trou noir. Je sais que, lorsque je plonge en apnée plusieurs jours dans le monde des autres, je m’engloutis d’eux. Qu’il faut plusieurs jours pour que je me ré apprivoise. Que j’ai dû m’enfermer chez moi, à coup sûr. Pas grave. Les jours qui suivront, je les passerai vautré sur le divan, la main droite crispée sur la télécommande, hypnotisé par la pluie drue sur les Velux. Jusqu’à ce que la pluie envahisse l’écran de la tv. Images boueuses. Une femme politique, le 15 ou 16 juillet, enjoint les Liégeois à escalader les Coteaux pour plus de sécurité. Intervention aux jt. Vous allez voir comme la ville est belle de là-haut, elle ajoute. Toujours ces images boueuses bleutés, les larmes sur les visages, comme si on y était, « Koh-lanta » et « Retour à l’instinct primaire » à 5 ou 6 kms de des Velux. Les spécialistes en catastrophes naturelles et réchauffement climatique en gros plans. Ils ont renvoyé les virologues dans leur monde du silence. SMS des sœurs, des ami.e.s, la filleule. Coups de fil des fils. Tu vas bien ? Chez toi ? Tu n’as rien ? Anesthésié.

Images bleutées de brouettes, de bottes, de pelles. Sentiment d’impuissance. Je ne suis vraiment pas un mec à brouette, à bottes, à pelles. Facebook, je scrolle. Indigestion de selfies, de mise en scène boueuses par des bénévoles égocentrés. Si, si ! Je sais, j’exagère. Bien que. Pas tant que ça. Le 26 juillet, mon vélo, le RAVEL, les berges avachies, désagrégées, explosées le long de l’Ourthe puis de la Vesdre, direction le centre culturel. Rendez-vous avec Laura, coordinatrice de la cellule psy mobile de Chênée à 14 heures. Lui ai fait part de mon angoisse d’arriver comme un cheveu dans la soupe. De quel droit, moi, je, etc.

Là, maintenant, ça fait 10 mois que je suis dans « tout ça ». Dans les rues, tsunami d’émotions jusqu’à la mi-août, puis la tristesse, puis la colère, puis la sidération, puis la victimisation. Le cocktail post-traumatique, quoi ! En octobre, les Inondés acceptaient l’idée d’avoir de quoi se chauffer fin décembre. A la mi-novembre, les Inondés acceptaient l’idée du chauffage au début du printemps. Aujourd’hui, 2 juin 2022, certains n’ont toujours pas vu le chauffagiste, et la nouvelle chaudière commandée et payée en octobre 2021.

Il y a dix mois, j’ai commencé à faire du porte à porte. Déambulation dans les rues, décor d’une petite ville abandonnée comme dans un western noir et blanc. La couleur verdâtre en plus. L’odeur en plus. D’abord l’été indien avec senteurs de boue plus ou moins séchée, d’humidité larvée, de mazout âcre. Puis les fenêtres barricadées comme dans les films de guérilla urbaine. Puis les regards fuyant sur les trottoirs au début de l’hiver. Puis le départ de l’armée et des repas chauds à domicile, puis le retrait des containers « douches », puis l’abandon du centre culturel par la ville de Liège une semaine avant Noël, puis le sentiment de laisser pour compte. Fin juillet 2021, j’ai quadrillé Chênée avec mon gilet jaune « cellule psy mobile », avec ou sans liste, avec des sms. Peux-tu passer rue Bêchuron, il y a un couple de personnes âgées qui… Peux-tu passer aux Grands Prés, il y a une personne qui… Peux-tu passer quai Borguet, il y a un ado qui…

Au début, je restais sur le pas de la porte. Normal, j’aurais fait pareil devant un inconnu qui me demande : ça va, comment ça va. Qui me répond : oui j’imagine, oui je comprends. Trois, quatre semaines plus tard, ils dégageront deux chaises en plastique (le plastique, ça flotte, ça se nettoie, ça réapparaît comme si de rien n’était). Puis ils sortiront leur smartphone pour que je me rende bien compte de ce qu’il s’était passé. Apocalypse. Puis la vie d’Avant s’échappera de leurs lèvres avec gros champignons noirs, comme un test Rorschach géant en 3D, en arrière-plan sur les murs. Et l’humidité partout, au coin des yeux, dans les narines.

– Mon chéri… Rentre ! Tu veux un verre d’eau ? Tu as vu les portes ? On n’en fait plus des comme ça ! Je ne dors plus, tu sais, impossible. Après les deux nuits d’horreur au premier étage qui ont suivi la Grande Vague du barrage, elle me raconte un peu plus chaque semaine. Les Asturies, les deux fils, leur arrivée en Belgique, l’usine avec un patron super gentil, les ménages qu’elle faisait avec des madames super gentilles, la chute du mari, l’hôpital d’Ici pas cool du tout, la mort du mari. Petit à petit, d’autres mots qui disent le racisme banal d’Ici, il y a une quarantaine d’années.

Là, maintenant, dix mois plus tard, on se retrouve chaque lundi (presque toujours), le mercredi (souvent). On va chercher les mots boueux et tout cassés dans les containers, on se raconte de nouvelles histoires avec « tout ça ».


C’est l’histoire…

Alors elle lui dit que c’est la vie, ça passera, c’est juste une dépression hivernale, que le soleil, c’est l’invention d’un griot albinos. Il l’écoute, cherche une réponse adéquate. Un truc du genre tout n’est pas blanc ou noir. Il se tait. Le temps n’est plus aux rires. Ils ont appris tous deux à se méfier des mots. Alors il s’empare d’un livre, celui qui est au-dessus de la pile. Il ne sait pas si c’est le bon, celui qui l’apaisera. C’est un bouquin de nouvelles. Il aime les nouvelles.

C’est l’histoire…

C’est l’histoire d’un mectête-en-l’airfunambuleà l’errance légèresans états d’âme si c’est possibleavec ligne d’horizon éphémèreEn voyage impromptuTOUJOURSUn job à temps pleintête et corps confondusdans un paysage mouvantoù le désir l’emportera TOUJOURSsur la destinationOù le voyage sans odeur de peauest sans intérêt C’est l’histoire du mecsans note … Continuer la lecture de C’est l’histoire…

C’est l’histoire…

C’est l’histoire de Mango Manet d’un cœur de palmieret de la reine des épeireset du koala exilé dansune forêt de baobabsalors qu’il rêvait d’un voyage en montgolfière C’est l’histoire dumec plic-plocmec ricochetsmec pick-pocketmec touche-toucheperdu dans une bananeraieneurasthénique C’est l’histoire ducracheur de feuvasectomiséaux pieds palmésaux pectoraux … Continuer la lecture de C’est l’histoire…

(pcq l’été)

(pcq l’été) Voyager légercomme une baladeen forêt avecle soleil tout hautAtteindre la clairière oùles fougères paressentLes fougères commeun hamac au ras du solVoyager comme sile ruisseau étaitjuste là-bastout en basdans l’aine des racines

Les mots qui font des histoires // le point de vue

Ce qui caractérise l’écriture, comme tout travail artistique, toute démarche de création (au-delà des genres, styles, techniques, courants qui ne sont que des langages, me semble-t-il), c’est le point de vue. L’endroit où l’on décide de placer sa caméra : plongée ou contre-plongée. La focale : gros … Continuer la lecture de Les mots qui font des histoires // le point de vue

Les mots qui font des histoires // les détails

Le mot détail est souvent assimilé au mot description, ambiguïté rarement levée par les profs de français ! Péjorativement, il renvoie également à des adjectifs comme: petit, succinct, voire dérisoire, mesquin, inutile, quelconque, superficiel… Bref, un mot, au début d’un atelier d’écriture, à utiliser avec précaution. … Continuer la lecture de Les mots qui font des histoires // les détails

Pop MO

Pop MO / Michel Vandam / communiqué de presse
En face de moi, presque chaque samedi, une dame inonde l’entrée de l’hôpital de l’Espérance (CHC Montegnée) de son humour, de sa disponibilité et de son accent bien d’ici. Depuis plus de deux ans, je l’instagramme à l’arrache entre 2 coups de fil destinés aux urgences, 2 patients, 2 visiteurs, un monnayeur ou un ascenseur en panne. Elle, elle joue le grand jeu. Boucles d’oreilles et colliers à gogo.
Du 15 décembre au 18 janvier, une soixantaine de portraits Instagram squattent l’Enseigne.
Il y a quelques mois, quand j’ai pensé tous ces portraits à l’arrache de Pop Mo comme une possibilité d’exposition, je me suis adressé à Christophe Gillot. 
L’Enseigne / A l’enseigne du commissaire Maigret / Bld de la Constitution 3 / 4020 Liège