La marionnettiste

Aujourd’hui, ça va. Je trouve que la vie est jolie. Je ne sais même pas pourquoi elle est jolie. C’est comme ça ! De toute façon, j’ai jamais été très douée pour expliquer les Comment des Pourquoi. Ce n’est même pas une question d’être douée ou pas. Peut-être que si je savais tout expliquer, je ne trouverais pas que la vie est jolie aujourd’hui. Avant, par exemple, quand je me couchais, j’avais systématiquement un moral à ramasser à la petite cuillère. Sans raison, comme ça. Je n’étais même pas capable de m’inventer une histoire rien qu’à moi. Je m’endormais comme chaque soir dans le divan en regardant la tv. Juste l’envie de ramper au ralenti. Des soirs où l’on se dit que la vie, c’est un foutu bol de merde. Qu’on n’a pas le choix, qu’on doit le vider coûte que coûte sans même avoir la possibilité de vomir. Je n’ai jamais été capable de vomir. En plus, ça abîme la gorge. Comme si je n’avais été programmée que pour avaler et la fermer. Ça, c’était avant.
Dès le début de la soirée, je me plongeais dans un coma d’images agitées, je me noyais dans un flot d’ondes hertziennes jusqu’à ce que la mort cérébrale s’ensuive. Et ça n’avait rien à voir avec dehors, la saison, le froid, le chaud. Même si je ne raffole pas du très chaud ! Et quand un mec me disait que c’était une question d’hormones, j’avais juste envie d’empoigner ses noisettes toutes molles, de les tordre de les écrabouiller jusqu’à ce qu’il ne reste plus que deux minuscules raisins de Corinthe dans la paume de ma main. C’est bien les mecs, ça !  Croire qu’il y a une explication à tout.

Ce matin, je suis descendue dans le jardin comme tous les autres matins. Même les matins où ça allait mal, je descendais dans le jardin. Surtout les matins où ça allait mal ! Mes trois chats m’attendaient de l’autre côté de la porte à grand renfort de minauderies. On se parlait un bon quart d’heure, le temps d’une cigarette. Avant, quand ça n’allait pas trop, je m’isolais avec eux dehors dès que je me levais.Je fumais la première cigarette de la journée. J’ai arrêté la cigarette il y a quelques mois.
Après la petite causerie à quatre, je regarde le fond du jardin légèrement en contrebas. Et c’est là que ça se corse. Il faut franchir le mur invisible de toiles d’araignées qui se sont tissées dès la veille de part en part des quelques marches, entre les buissons d’épineux. Avant, c’était facile. Je prenais le briquet et, pchhhttt,  je les cramais. Je déteste, je hais les araignées. Elles me fichent la trouille. Lui, en haut, celui qui dort, ça le fait rire. Il me demande : 
Pourquoi les araignées ? Il dit que quand on aime la nature, on aime toute la nature. Quand on aime, on ne choisit pas. C’est trop facile, cette façon de voir la vie ! De toute façon, c’est un mec. Donc, il ne peut pas comprendre puisqu’il n’y a pas d’explication ! De toute façon, il y a d’autres choses qui me font peur.
Là, maintenant, je suis accroupie au bord de la mini-mare. C’est ma deuxième causerie du début de la matinée. Une parlote muette avec la noiraude. On se regarde. Elle ne bouge pas, elle me reconnaît. J’en suis certaine ! Lui, celui d’en haut, quand je lui raconte mes deuxièmes causeries, il se fout de moi encore plus qu’avec les araignées. Il dit que, si la grenouille noire ne bouge pas quand je suis au bord de la mare, c’est parce qu’elle est tétanisée, que je lui fous la trouille, qu’elle panique à l’idée que je la plonge dans l’eau bouillante avant de lui arracher l’arrière-train. Alors, elle fait la morte. Alors, je ne lui dit pas tout. Par exemple, vers huit heures, quand il va sortir la tête de la couette avec un grand sourire et qu’il me dira 
Et ta grenouille ? je ne lui raconterai pas ma parlotte entre quatre yeux avec la libellule dorée, ni du crapaud à la peau rugueuse et de ses croassements amoureux dès que je descends les premières marches. C’est un truc de filles de croire qu’on doit tout se dire. Ça aussi, je l’ai appris d’avant ! D’avant il y a quelques mois.

Moi, j’ai une trouille folle de l’eau. Une peur bleue. L’angoisse de perdre pied. La tête qui s’enfonce dans l’eau, je ne supporte pas ! Et les yeux grands ouverts qui ne servent plus à rien. Moi, je veux savoir où je vais ! Merde, je suis pas un poisson. Je suis pas équipée, j’ai pas les branchies. Celui qui dort encore, lui, il adore nager. Je crois qu’il aime bien être submergé. La perte des sens, ça doit être son truc ! Bon, je ne lui ai jamais dit puisque on n’est pas obligé de tout se dire, hein ! Je ne suis pas certaine qu’il apprécierait. Quand je l’ai connu, j’ai voulu faire Tout, comme lui. Dans une nouvelle relation amoureuse, on se dit qu’il faut faire des efforts. Que c’est une manière de rentrer dans le monde de l’autre. Alors, j’ai écouté sa musique, je l’ai accompagné à des concerts, j’ai pris des cours de natation. Lui, il faisait ses brasses dans le couloir d’à côté. Il s’arrêtait mort de rire. Il disait que mon cul dépassait de l’eau quand je nageais la tête dans l’eau. Un dauphin avec un cul tout rond. Maintenant, je n’ai plus besoin de nager pour qu’il s’écroule de rire. Il dit que je suis la plus grande frappée qu’il ait jamais connue.
Ma trouille de l’eau, ça remonte loin. Une histoire de noyade. Bon, j’ai pas trop envie d’en parler. Je sais juste qu’il s’est passé quelque chose Dehors pendant les neuf mois où j’étais en apnée dans le liquide amniotique maternel. Je n’ai pas envie de parler de ma mère. Alors, je fais des cauchemars plein d’eau. Pourtant, j’adorerais vivre au bord de la mer, la frôler des yeux. Vivre juste au bord. Au bord de l’hypnose. Moi, je préfère la mer d’hiver. J’aime perdre pied sous le vent du large. J’aime plutôt l’idée de perdre pied sous le vent du large. Certains psys prétendent que les gens qui ont le vertige sont fascinés par le vide et le désir inconscient de s’y jeter. Que le vertige n’est jamais qu’un moyen de défense lié à l’instinct de conservation.
Je fais aussi des cauchemars avec des loups. Et des monstres. Pourtant, je ne vois pas le rapport entre les loups, des monstres, et l’eau. Sans oublier les araignées. Elles, elles me paralysent. Je ne les supporte pas. Je les vois à 10 kilomètres. Elles aussi, elles me voient arriver à 10 kilomètres. Elles ne me supportent pas. Par contre, elles raffolent de mon cul en été. Les moustiques, aussi..
Moi, je connais toutes les sortes d’araignées qu’on trouve ici. Les épeires, les tégénaires, les faucheuses. Les épeires, elles me terrorisent, me tétanisent, me liquéfient. Ce sont des monstres monstrueux de presque 20 mm, avec un super gros abdomen qui doit bien faire 1/3 de tout leur corps. Leur corps, si on peut parler de corps dans quand il s’agit de monstre monstrueux. Chaque matin, quand je descends vers la marre, les monstres monstrueux ont reconstruit le mur invisible accroché aux buissons d’épineux.

J’aime vivre au bord du monde. Pouvoir me casser au moindre bruit. Comme la noiraude, les trois chats, le crapaud et la libellule dorée. Nous, on n’en a rien à foutre des gens. On les regarde et on se casse dès qu’ils nous font chier ! Bon, ce n’est pas que je n’aime pas les gens. J’en ai simplement rien à foutre. Attention, je ne leur veux pas de mal ! Simplement, j’en ai rien à foutre. Bon, je ne souhaite pas qu’il leur arrive des catastrophes, hein ! D’ailleurs, je ne supporte pas les malheurs du monde. Je suis une madame compatissante. La preuve ? Si je vois un chat avec un œil en moins, je le ramène chez moi.  Et lui, il me dit : Et si tu croises un camé avec un œil crevé, tu le ramènes chez toi ? Moi, je lui réponds : Tu mélanges tout ! Le chat, il n’a fait de mal à personne. Et lui, il me dit : Parce que le camé avec un œil crevé, il a fait du mal à quelqu’un ! Moi, je sais que le chat, il se contente de vivre alors que l’être humain, il fout la pagaille tout autour de lui. Il ne peut pas s’en empêcher !
Lui, en haut, il adore les gens. Enfin, c’est ce qu’il croit. Parce que, moi, je sais qu’il y a toujours un moment où il va se sentir submergé par toutes leurs vies. Il n’aime vraiment pas les sainte-Nitouche, les notables, les bien-pensants, les peine à jouir, les artistes avec A, les fachos, les bobos, les intolérants, les trop cool, les étiquettes. Alors, là, c’est terrible ! Il envoie tout pêter. Sauf moi. Enfin, pas toujours. Parfois, il m’envoie péter aussi. Forcément, il mélange tout. Alors, on parle. Je lui dis que le monde, c’est pas des gens convenables. Il m’écoute, on en parle et il commence à leur trouver des excuses. Et c’est reparti pour un tour. Avant, le soir, bien après minuit, quand je me réveillais devant les images agitées de la tv, j’abandonnais le divan, j’escaladais péniblement les escaliers menant à ma chambre. Je m’apprêtais à recevoir la visite des monstres jusqu’au petit matin.

Les monstres et moi, c’est une vieille histoire. Comme tous les gosses, je ne parvenais pas à trouver la frontière entre mon imagination et la vraie vie. Quand on est au milieu de quatre frères et sœurs, on a intérêt à être douée pour la fuite et l’évasion. Et les monstres dans tout ça ? Ils me tenaient en éveil. Ils me tiraient par les pieds afin que je ne m’endorme pas dans la vraie vie au milieu des vrais gens et de toutes leurs monstruosités. Ils m’empêchaient de me noyer.
Au début de l’adolescence, un nouveau monstre a fait son apparition.Il m’a mené la vie dure et ne m’a quitté que très récemment. Si je le décris avec mes mots, on va hausser les épaules en se foutant de moi ! On aura facile de me rétorquer que le lycanthrope est un super-héros assez banal dans l’histoire des mythologies. Le mien de lycanthrope n’attendait pas les nuits de pleine lune pour me harceler. Il était là nuit et jour. Je sentais sa respiration derrière moi, tout contre mon épaule gauche. Je sentais son souffle haletant m’envelopper toute entière. Parfois, j’aimais ça. C’était bien là, le problème ! Il m’a fallu un bon paquet d’années avant de piger que répondre aux désirs de l’homme-loup, ce n’était pas une vie. J’ai toujours voulu être la seule à dénouer les fils de ma vie.

Moi, Personne, je dis bien PERSONNE, ne m’a jamais dicté ce que j’avais à faire. Personne, je dis bien PERSONNE, ne m’a jamais obligé à faire quelque chose que je n’avais pas envie de faire. PERSONNE !
Alors, j’ai continué à me promener dans mes histoires qui, au mieux, parfois, frôlaient celles des autres. Je laissais parfois ceux de Dehors glisser un peu de leurs histoires dans les miennes. Parfois.
Je n’avais aucune envie que les hommes de Dehors foutent le bordel dans ma pelote de laine. J’avais déjà suffisamment à faire avec mon épaule gauche qui se laissait trop facilement amadouer par le lycanthrope au regard voilé. Alors j’ai commencé à façonner mes propres monstres. Je serais leur corps et leur voix. Avec elles, ce serait moi le chef. En tout cas, c’est ce que j’ai cru un sacré paquet d”années 

Moi, Personne, je dis bien PERSONNE, ne m’a jamais dicté ce que j’avais à faire. Personne, je dis bien PERSONNE, ne m’a jamais obligé à faire quelque chose que je n’avais pas envie de faire. Personne ! Je dis bien PERSONNE ne parlera à ma place, Personne ne pensera à ma place, Personne n’a la moindre idée de qui je suis au fond de moi. PERSONNE ! Lui, celui qui dort là-haut, ça le fait rire quand je lui jette à la figure tout ça. Tsss, comme si on pouvait me réduire à un mode d’emploi. Je vois bien qu’il ne se fout pas de moi quand il rit. Il rit pour de vrai, il est mort de rire. Ça me fait chier quand il me dit qu’il aurait mis sa main à couper que je lui crierais tout ça. Il est vraiment mort de rire. Il me prend dans ses bras et il répète : J’en étais certain ! J’en aurais mis ma main à couper que tu me balancerais tout ca ! Ça me fout en rogne mais je vois bien que ces bras autour de moi, c’est rien que de l’amour. Il me serre et me dit que je suis sa grande Frappée. La plus grande Frappée qu’il ait jamais connue. Je ne sais pas très bien comment le prendre. Enfin, si, venant de lui, je sais que c’est un super compliment.
Lui, c’est un mec comme les autres mecs. Il croit qu’il s’est fait tout seul. Il râle quand je lui dis qu’il a changé, qu’il est plus cool depuis qu’on est ensemble. Là, je marche sur des oeufs. Et encore, j’en garde pour moi. Pas question que je lui balance que je le connais par cœur, qu’il n’aimera jamais plus que moi. Il est capable d’aller voir ailleurs rien que pour se prouver le contraire ! C’est la même chose pour son soi-disant amour des autres. Les cons, il les supporte encore moins que moi ! Il aime les gens comme on aime les cartes postales. Il rajoute des mots, des phrases et des histoires aux vies des autres. Si je lui dis ça, il va vraiment râler. Il ne se rend même pas compte que c’est justement pour ça que je l’aime.
Il est plus que temps temps que je monte le rejoindre. Là, maintenant, j’ai eu ma dose de moments rien que pour moi. Bon, tantôt, faudra que je m’évade à nouveau, que je m’accroupisse au bord de la marre pour causer avec ceux d’en bas.


Publicités

2 réflexions sur “La marionnettiste

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s