Petits portraits croisés en juin, le bras droit immobilisé dans une attelle

12 juin 2018

– Ils s’étaient donnés rendez-vous à une terrasse. Elle a commandé un jus de pomme bio, lui a proposé un prosecco. Il lui a posé une question sur leur vie d’avant. Elle lui a répondu que son problème à lui c’était que, derrière chaque mot, il croyait qu’il y avait une histoire. Une demi-heure plus tard, l’homme-manchot retourna chez lui, marchant comme quand on marche au bord d’un précipice.

– Le mec au t-shirt Harley-Davidson coupa les gaz, descendit de son scooter bleu. Il prit son smartphone, déambula en zigzaguant sur le trottoir, les yeux scotchés sur l’écran. Il entama une danse zigzaguante, le bras tendu vers le ciel, le smartphone tout là-haut au creux de sa main droite. Pestant. Pas moyen de trouver du wifi non sécurisé !

– L’homme était perdu au fond de lui-même. Il s’arrêta de marcher, se dit qu’il était temps de traverser la rue et de changer de trottoir.

– Elle expliqua qu’elle avait décidé de faire le deuil des gens qu’elle aimait tant qu’ils étaient vivants. C’était plus facile.

– Le SDF paradait dans la rue qui sent le pipi. Il attendait avec impatience l’ouverture de l’abri de nuit. Il leur montrerait à tous. Une superbe paire de pantoufles bleues toutes neuves avec une ancre de marin brodée sur chacune d’elles, trouvées sur un appui de fenêtre du numéro 32 de la rue qui sent le pipi. Il savait déjà qu’il passerait une nuit blanche de crainte que les autres lui dérobent. Une nuit blanche, c’était le prix à payer quand on veut frimer.

– Elle adorait faire du vélo tout l’été. C’était une fille qui n’avait pas peur de montrer sa culotte .

22 juin 2018

– L’homme-manchot respire un grand coup, plonge en apnée dans la rue qui sent le pipi. Il s’agit d’atteindre la quatrième façade, de sortir le trousseau aux trois clefs de la poche gauche de son froc, d’introduire la clef rouge dans la serrure, de pousser la porte, d’entrer dans le hall, de claquer la porte et, enfin, d’expirer jusqu’au pubis et de reprendre son souffle.

– Sonnette, ouvre-porte, salle d’attente. Il parait que c’est un spécialiste de l’épaule, qu’il a été le kiné de Justine Henin à Wimbledon, Roland-Garros, Flushing Meadows, etc.

– La main gauche de l’homme-manchot s’enfonce dans la poche gauche de son froc. L’index et le pouce gauches saisissent l’anneau aux trois clefs, le remontent prudemment jusqu’à la ceinture. Le pouce et l’index gauches se désolidarisent l’un de l’autre. Paf ! Klink ! L’anneau aux trois clefs rebondit sèchement sur le trottoir de la rue qui sent le pipi.

– Le petit homme bedonnant-grisonnant lui tend la main droite et lui serre sa main gauche à lui. Il lui dit que ça va bien se passer. Le kiné a une haleine chocolatée. L’homme-manchot a le nez fin. Il parie sur l’ingestion récente d’un Mars.

– Des poumons de l’homme-manchot s’échappe un profond et long soupir désespéré suivi aussitôt d’une longue inspiration désespérée. Grand flash d’albumine ! Il s’accroupit, tend le bras gauche vers l’anneau aux trois clefs qui gît sur le trottoir. Nouveau soupir, nouvelle inspiration, le nez à un petit mètre du trottoir-pipis. Encore plus grand flash d’albumine ! Il regarde avec dédain son bras droit immobilisé dans une attelle.

– Sur le chemin du retour, l’homme-manchot repense à l’haleine chocolatée. Il parierait davantage sur un Snickers. Mercredi, kiné, même heure. Pendant 3 mois. Minimum. Deux à trois fois par semaine.

28 juin 2018

– Dans le 4, direction Guillemins, une mère, une fille. Mère, la cinquantaine écrasée, grise, baskets blanches. Fille, la vingtaine, lunettes.
Mère : Je préfère Ostende même si Blankenberge est moins cher !
Fille :  ‘Man, en même temps, c’est juste qu’une journée.
Mère : C’est vrai… et comment on fera si on va dans l’eau ?
Fille : On prendra des sous vêtements de rechange.

– Une pâtisserie comme un funérarium. Toute blanche avec du bleu très clair, et des fleurs en plastique style orchidées. Tu rentres. Longue vitrine avec rien que des tartes aux abricots, tartes au riz, tartes au flanc. Tu attends. Toutes à 6 euros. Tu hésites et tu attends. Personne. C’est l’idée que tu te fais d’un funérarium à l’orientale. Tu espères une madame à l’orientale. Tu attends. Un vieux monsieur tout blanc, tout belge, tout bossu lève la tête douloureusement dans ta direction. Une tarte aux abricots, tu réponds. Tu penses très fort à David Lynch.

– Une grosse voix qui parle à son smartphone derrière son dos. Il dit qu’il sort de chez Yvonne, qu’il lui a réparé sa machine à laver. Qu’après, il doit passer chez les Guinéens. Les deux ados blacks se marrent sur la banquette en face. Lui, il n’ose pas se retourner pour voir la tête de la grosse voix. Et puis je passerai chez les Sénégalais. Les deux petites blacks se gondolent. Lui aussi. Il se retourne. Une espèce de kinois blanc, sourcils roux, chauve. Chemise ouverte sur torse large et chaîne en or. Grosses bagouzes aux doigts. Un vrai Kinois blanc-roux-chauve. La tête du père Kabila en blanc-roux. A l’autre bout du smartphone, une voix de femme africaine. Il lui répond qu’il rentre dès qu’il en a fini avec les Sénégalais.

– Blonde rockeuse avec yeux enfoncés dans les orbites. Regard noir fatigué. Yeux gris. Sourcils soucieux. Métro, le journal. Recroquevillée, l’épaule et la nuque et la tête appuyées contre la vitre du 4. Sens contraire de la marche. Absorbée par la lecture de Métro.
Lui, il regarde les paupières soucieuses.

 

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