Le Voyeur et l’Artiste

Il y a ce trousseau de 5 clefs et la haute double-porte sur le bord du trottoir bruyant. De l’autre côté, un large couloir avec, sur la gauche, installés sobrement sur un mur blanc, une brosse et une ramassette en acier ; et un vélo avec siège pour enfant un peu plus loin. La veille, On expliqua au Voyeur que seules 3 clefs seraient nécessaires. Lui, ça faisait trois jours qu’il se demandait ce qu’il allait bien pouvoir faire avec Tout-ça. Il était déjà venu dans l’atelier une dizaine de jours auparavant. C’était la première fois. Il y a quelques jours, les deux mecs se sont partagés les rôles. Il y aurait l’Artiste et le Voyeur. Le second devrait se démerder pour mettre des mots sur le Tout-ça du premier.

Sitôt la troisième porte franchie, son souffle s’apaisa ; comme si l’enjeu de la visite disparaissait devant les murs blancs portant un haut toit en V renversé. Lui, il s’installe sur l’une des deux chaises posées à côté d’une paire de chaussures. Il soupire, regarde l’ordi posé sur ses genoux, perplexe. Qui était-il pour rendre compte de Tout-ça ? Tout mélangé. Peintures – gravures – dessins (de lui et d’autres). Installations, maquettes, souvenirs d’Ailleurs et empreintes des Autres. Caverne d’Ali baba ordonnée (for your eyes only). Passé au présent (à nos chers disparus). Alors, il y a 3 jours, il décida d’un voyage monacal dans l’atelier (avec vœux de silence et tout et tout). Allers et retours entre les bouts des Autres et tous les bouts de l’Hôte. Exposés, empilés, entassés, ordonnés l’air de rien, presque par inadvertance. Il essaye de s’y retrouver entre les tableaux des Autres et de l’Hôte. Au premier abord, ça lui semble assez facile de distinguer le vrai des Autres. Il est très sûr de lui. Il fouille une pile de toiles au pied d’un mur. Là, celui-là, certain, ce n’est pas de Lui. C’est un tableau d’un des Autres. Il le retire de la pile verticale, le retourne. Raté ! Michel Leonardi 2013.

Pas loin des chaussures abandonnées de l’Artiste, sur le sol, il y a trois grandes feuilles (le mot « feuille » n’est pas du tout adapté ici !). Et deux ou trois feuilles, verticales, sur la cloison blanche. Il y a des mots en tenue de camouflage (couleurs mélangées-gribouillées-jetées) posés sur ces grandes « feuilles » avec une maison emprisonnée entre 4 murs immensément hauts, d’autres mots sur une autre feuille qui s’échappent de la cheminée d’une autre maison aveugle emprisonnée entre 4 autres murs immensément hauts (une cheminée comme seul lien avec Dehors / comme si elle était le poumon de l’habitation pas forcément habitée / comme un extracteur-purificateur). On trouve d’autres mots derrière un mirador et des rails de chemin de fer comme ceux qui sortaient des mines de charbonnage d’ici. Avec des couleurs mélangées, gribouillées, jetées, et du Blanc (Ici, le Blanc est une vraie couleur !). Il y a une maison en lévitation avec une cheminée qui crache des lettres (des mots). Le Voyeur s’assied sur une des deux chaises. A côté des chaussures, devant les grandes « feuilles ». Il regarde son ordi et l’écran tout vide posé sur la seconde chaise. Il faudra qu’il le questionne à propos de l’amphore géante (à deux mètres de la troisième porte), à propos du totem (dans son dos), à propos de l’étagère aux voyages (qui est revenu / qui est parti / qui vient d’où).

Il y a ses abstractions « bulles de savon », comme des ronds dans l’eau (le Voyeur se débrouille avec ses propres mots / le Voyeur n’est pas un historien de l’art / le Voyeur a toujours eu du mal avec les étiquettes). Sur certaines toiles, certaines formes disparaissent (ou se réinventent) derrière (malgré) la transparence des couleurs. Pas étonnant que le mec soit un adepte de la secte du dieu Plexi / PVC ! Alors le Voyeur se lève à nouveau, décide de se focaliser sur les Bulles de Savon. Il y a de la « danse » dans la mise en scène de ses abstractions. Le jeu des transparences, le rôle primordial donné au Blanc (Ici, le Blanc est une vraie couleur !), les formes colorées mi-fleur, mi-fœtus, ballons de baudruches un peu dégonflés. Lui, il trifouille dans les piles verticales et sur les murs, à la recherche des bulles de savon colorées. Le Voyeur se lance alors dans des considérations psychanalytiques Playmobil N’empêche que ! N’empêche qu’il ne peut que constater la métamorphose des bulles de savon au fil des années. Comme si l’Hôte s’était affranchi du trait comme frontière entre Dehors et Dedans. Les ronds sont moins uniformément ronds, plus sauvages, plus déliés. Pas grave si la couleur s’en va au-delà du trait (comme si le trait ne devait plus se justifier à tout prix) ! Comme si, aujourd’hui, ce n’était pas grave de dépasser (d’outrepasser ?), d’accepter que le Dedans et le Dehors puissent aussi (éventuellement) se mélanger, comme si On sortait de la forme. Comme si le trait n’était plus qu’un prétexte, devenait une frontière floue.

Il y a ces assemblages 3D (maquette/sculpture/installation/puzzle/scénographie) de MDF, papier translucide scotché, plexi transparent-coloré reposant sur des tréteaux en acier. Assemblages de bâtiments qui ne sont pas toujours des bâtiments, si ce n’est qu’ils sont souvent accolés à une haute cheminée vraiment haute. Parfois l’appendice vertical se donne des airs de mirador. Parfois l’appendice se la joue tête d’obus. Parfois, on dirait des phares-cheminées, comme ceux qu’on trouverait au bord de mers forcément démontées, qui se retrouveraient exilés sur un désert inodore (le sable n’a pas d’odeur). Mini décor pour un Mad Max pas encore tourné ? Maquette succincte pour un épisode avorté de la Guerre des étoiles ? Il y a une fragilité dans la composition de ces installations (plexi bleu-vert-rouge et papier translucides voire opaques) contrebalancées par l’épaisseur du MDF (le MDF, ça rigole pas même si On l’a tapissé de papier Japon). Ici, on replonge dans la psychanalyse Playmobil. Ici, on revient aux cheminées des grandes feuilles. Sans elles, pas de respiration ? (c’est une question !) Trachée séparant le Dedans du Dehors ? Puits comme on en trouvait dans les mines ? Pas de fenêtres, pas de portes (JAMAIS). Parfois, derrière des murets de fortification, on trouve des promesses de bâtiments, des structures « bois d’allumettes », constructions fragiles posées au milieu d’une steppe lisse. Et toujours ces murs comme des garde-fous protecteurs (les fous sont évidemment Dehors). Il y a la dizaine de billes de verre de toutes les couleurs embastillées sous une épaisseur de scotch (enfance incarcérée? anesthésiée ? ressuscitée ?), toujours dans un décor inodore. Il y a le squelette d’un volume (maison ? hangar ? atelier ?) derrière un mur tapissé de papier Japon, le tout enrubanné d’un film plastique qui rend toute fuite impossible. Il y a ce cargo surmonté d’une voile diaphane (« ça fait peut-être un peu trop cargo là, non ? ») ancré sur un mini océan couleur sable mièvre.

Le Voyeur détache ses yeux de l’écran de l’ordi portable, s’attarde sur les chaussures de l’Artiste, puis sur les 2 ou 3 grandes « feuilles » verticales, puis ses yeux obliquent sur la droite. Deux peintures horizontales façon cinémascope. Déclinaison de vert, de mauve, de jaune (ligne d’horizon) pour l’une. Déclinaison d’orange, de mauve, de jaune (les fenêtres) pour l’autre. Et du blanc, pur (Ici, le Blanc est une vraie couleur !). Paysage squelettique et cramé parsemé de maisons-cabanons comme celles qu’on pourrait trouver dans la campagne polonaise; forêts calcifiées, calcinées, pétrifiées dans l’une. Concentration oppressante de bâtiments comme ceux qu’on aurait pu trouver à Dachau entourés d’un haut mur, une maison orange en avant-plan au toit du même mauve ; et des crânes blancs tout le long de la fortification dans l’autre. Odeur d’humidité glacée. Et des cheminées, encore.

En 1984, le Voyeur déménage dans une impasse au bord du centre de la ville. Ses voisins lui parlent de cette maison donnant sur la rue, à l’entrée de l’impasse. L’Urbanisme contraint l’Artiste à changer les couleurs des châssis et des portes (orange et bleu Majorelle). C’était déjà une question de couleurs.

Michel Vandam

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