Le chat et la mouette, ta maman et moi (Le père nu /4)

Je lui demande pourquoi. Pourquoi elle me cherche des poux ? Pourquoi ce précipice entre elle et moi ? Elle me répond que notre fille attend le bisou paternel dans sa chambre toute blanche.
Je raconte une histoire à Lulu. Toujours la même.
Elle m’interrompt avec les mêmes questions d’hier et d’avant hier. Pourquoi un chat voudrait-il se prendre pour une mouette ? Que lui répondre ? Que, moi aussi, je voudrais m’envoler ! Que ça fait un bon bout de temps que mes ailes sont scotchées à mes côtes. Que son papa, lui aussi, est la victime unilatérale d’une marée noire,’d’une catastrophe écologique.
Lulu s’endort alors que je m’empêtre dans la réponse à ses questions. Comme toujours. Comme avec sa mère. J’ai toujours été incapable de faire simple. Je la regarde respirer sans à-coups. Légèrement. Son front est lisse, sans le moindre souci. Tout va bien. Tu es ma fille mais le seras-tu encore demain ? Six ans. Est-on assez costaude à six ans pour se passer à jamais d’un chat qui se prend pour une mouette ?
Dans la chambre d’à côté, une lettre sur l’oreiller de la maman de Lulu. Je l’ai écrite en cinq minutes. Je n’y aborde même pas le problème du précipice. Quelques lignes pour dire qu’il vaut mieux en rester là. Cinq autres minutes pour jeter quelques paires de chaussettes, trois slips, deux pulls et un froc dans un sac en toile. Non, deux frocs. Aucun plan de retour n’est prévu.
Cette fois-ci, c’est pour de vrai ! Sa maman hypnotisée par la télé, ça ne sera pas trop compliqué de sortir par le garage.

Demain matin, Lulu viendra sauter sur la couette. Elle trouvera une maman soucieuse et une lettre éparpillée en mille morceaux. Bien entendu, je l’appellerai en fin d’après-midi. Mais pour lui dire quoi ? Que sa maman et moi, c’était un vaste malentendu. Que les cris qu’elle entendait monter d’en bas certains soirs, ce n’était pas la télé. Qu’elle sera toujours ma petite Lulu même si je renie le ventre de sa maman. Que je me suis perdu sur une plage mazoutée. Que, bien sûr, je l’aime plus que tout mais que je n’aime plus sa maman. Parce que c’est plus facile. Parce que je ne vais pas quand même pas lui expliquer qu’une maman et une femme, ce n’est pas vraiment la même personne. Que ça fait déjà longtemps que sa mère s’est barricadée dans sa tête à elle. Qu’il n’y a plus aucun de ses neurones qui se souvient de moi. Qu’elle a effacé toutes les empreintes de mes doigts sur sa peau. Que ça fait un bon moment que je me retourne en rue pour regarder les autres mamans. Que je préfère me retrouver dans les plumes d’une mouette que dans la peau d’un chat émasculé.

Je la regarde. Elle dort, ma petite Lulu. Doucement. Tranquillement. Sans se douter qu’un papa, ça a besoin du bassin d’une femme pour s’y noyer. Je pense à ma fille demain soir quand elle sanglotera au téléphone. Je pense à elle dans deux ans quand elle me considérera comme une agréable récréation, un weekend sur deux. Je l’imagine dans sept ans quand elle décidera qu’elle n’a jamais eu de père. Je m’imagine d’ici une quinzaine d’années, sur un plateau de TV, parlant de cette jeune fille – ma fille – que je n’ai plus serrée dans mes bras depuis si longtemps. Alors, je fixerai le point rouge de la caméra et, les yeux embués de larmes, je parlerai au monde entier de notre vie d’avant.
Je lui demanderai pardon pour tout ce qu’elle voudra.
Trois semaines plus tard, un cameraman, un preneur de son et l’animateur vedette de la chaîne filmeront nos retrouvailles.

Je suis assis sur le bord de ton lit et je pleure la vie de famille, bien plus que ta mère. C’est cette vie-là que qui me manque déjà, tous ces moments de routine qui forgent le quotidien dans un halo de quiétude banale. Se lever à six heures du matin sur la pointe des pieds pour ne pas vous réveiller toutes les deux. Toi entre nous, le dimanche matin. Les chamailleries devant la télévision, les bagarres pour la zapette.
Dès maintenant, ne plus faire attention qu’à moi. Me soucier uniquement de moi. Quel programme alléchant ! Moi sans vous, battant des ailes dans un ciel vide de vous deux. Mouette solitaire qui ne peut plus se poser sur la terre ferme parce qu’on lui a coupé les pattes. Volatile condamné à voir tout d’en haut.
Les larmes inondent mes yeux et se jettent sur mes joues, dévalent le long du cou. J’en suis réduit à fabriquer un futur orphelin de mes deux femmes.

Gros plan sur un ventre qui s’arrondit de jour en jour. Traveling sur des seins superbes qui semblent toiser le monde entier. Et toi, enfouie dans la chair de ta mère, dans le ventre de mon amoureuse.
Quand elle m’apprit qu’elle était enceinte de toi, j’ai hurlé de joie. Parce que ça se passe comme ça dans tous les films. Quand la madame annonce au monsieur que, ça y est, ils vont avoir un enfant, le monsieur crie comme si son équipe de foot favorite venait de marquer un but, celui de la victoire. Ensuite, il prend sa femme dans les bras et l’entraîne dans une valse qui les emmène sous la couette.
Nous avons fêté ton arrivée tous les jours, nuit après nuit durant neuf mois. Son ventre et ses seins me narguaient sans cesse et je ne résistais jamais très longtemps. Je me jetais sur ta mère et me saoulais de son ventre, mes caresses vous rassasiant toutes deux. Très vite, j’ai compris qu’il y aurait une deuxième femme dans la maison. Pas besoin d’échographie. C’était comme ça et aucune machine n’y pouvait rien.
Quand j’ai vu ta tignasse noire qui s’annonçait, j’ai oublié les cris de douleur de ta mère pour ne plus voir que cet ovni, toi, qui sortais de sa chair. Ce petit torse qui se contorsionnait convulsivement. Ce visage qui se tordait jusqu’au moment où sortit le cri primal, ces doigts minuscules qui s’agitaient dans tous les sens. Tes doigts minuscules, merveille des merveilles, qui se dépliaient puis se recroquevillaient au rythme de tes pleurs. Émotion, larmes de te voir si fine, si parfaite, si vivante. Savoir que plus jamais ma vie ne se satisferait de mon seul nombril, qu’un seul de mes microscopiques spermatozoïdes ait participé à cette grandiose création. Tous ces mots, je te les glisse à l’oreille car je sais que, dès demain, ta mère refera l’histoire. Elle te parlera des hasards de la procréation, de l’existence de cycles hormonaux, de la vie des abeilles. Des ouvrières et de la reine. Ne la crois pas, ma petite Lulu. Garde dans un coin de ta tête la photo d’un papa qui avait tout faux. Qui a confondu femme et mère, mouette et chat.

Mes yeux sont secs. Je regarde ma fille et ses doigts qui enserrent l’oreiller.
Au-dessus du lit, une photo. Sa mère et moi. Avant. Quand chaque minute nous projetait dans les bras de l’autre. Quand le présent se foutait pas mal du futur. Quand le passé n’existait pas encore. Ne la crois pas quand elle te dira demain matin que tous les hommes sont pareils. Il n’y a pas deux spermatozoïdes qui soient semblables. C’est prouvé !
Raconte lui nos mots de ce soir pendant que tu dormais. Dis lui que…

– Elle est belle notre fille !
– Ah, c’est toi Béa ! Je ne t’ai pas entendue monter.
Ça fait longtemps que tu es là ?
– J’étais dans notre chambre, j’ai rangé tes deux pantalons dans la penderie.
Elle glisse ses lèvres tout contre ma nuque :
– Et puis j’ai déposé ta lettre dans le tiroir de ma table de nuit. Elle est allée rejoindre les autres.
Elle ajoute que le feuilleton TV n’était pas terrible, qu’il faut que j’arrête de ne voir que des verres à moitié vides, qu’elle et Lulu seront toujours là, que…

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