Voie 9 (encore)

Il s’était à peine assis que ça commençait. Pourtant tout semblait bien parti, il avait trouvé une place dans le sens du train. Non pas que trouver une place dans le sens du train fut une obsession chez lui.

Très vite, ses appréhensions d’avant l’arrivée du train sur la voie 9 se vérifièrent. Dans son dos, de biais, une mère de famille conversait en visio avec son adolescente de fille à voix fort haute. Il se retourna subrepticement. Il était doué pour se retourner subrepticement ! Sur l’écran du téléphone qu’elle tenait à bout de bras, la fille, longs cheveux blonds, yeux forcément bleus, montrait un pull beige, pure laine, grosses mailles torsadées, à sa mère. La mère répondit : il est beau, tu as raison, il te va super bien, je t’embrasse, à tantôt.

Il remit son buste et sa tête dans le sens du train toujours immobile. Une ado s’était installée sur la banquette en face de la sienne avec un syllabus, un marqueur vert fluo, une bouteille de coca zéro. Et des écouteurs intra-auriculaires blancs enchâssés dans le conduit auditif externe. La sarabande de sonneries personnalisées à outrance commença alors que le train s’ébrouait à peine. Lui, il avait fait fort : pas de tablette, pas de smartphone, pas son vieil ipod. La veille, il avait décidé d’un voyage à l’ancienne : un bouquin, une feuille A4 pliée en 4, un marqueur rouge. Ni Google, ni Spotify, ni Facebook. En refermant la porte de l’appart ce matin, il se doutait qu’il y aurait un prix à payer pour sa décision de la veille.

A sa gauche, sur l’autre banquette, son smartphone en équilibre sur une cuisse large, une femme décida de partager un anniversaire familial. Happy birthay to you avec rumba congolaise avec cris joyeux de femmes en avant-plan. Lui, il avait reconnu la rumba de Kinshasa. La congolaise se fichait pas mal des regards courroucés de ses voisins, ses yeux dansaient. Il sourit, se dit que, désormais, voyager à l’ancienne impliquerait l’utilisation systématique de boules Quies. Il tenta de replonger dans l’univers de Dany Laferrière. Pays sans chapeau, page 152, Le serpent à plumes. Il l’avait acheté il y a une quinzaine d’années, trouvé chez un bouquiniste, accroché par la couv. Il adorait les premiers et quatrièmes de couverture de cet éditeur. Le format. Le genre de bouquin à lire sous la couette en hiver avec juste la tête et les mains qui dépassent. Entre-temps, il avait lu plusieurs bouquins de l’auteur haïtien. Page 168. L’adolescente avait disparue et laissé la place à une jeune femme. Elle était vêtue d’un jeans et d’un gros pull-over informe. Elle sortit un livre de son sac à dos Eastpak d’un vert profond. Il tenta en vain d’en discerner le titre. Il se demanda de quel partie de l’Asie ses parents, ses grands-parents, ses aïeux provenaient. La jeune femme répondit à une sonnerie silencieuse. Oui ! C’est toi qui sais ! Alors pourquoi me le demandes-tu ? Je serai à Bruxelles dans 20 minutes. Non, je n’ai pas dîné. OK. Toi aussi.

Il en était certain : la jeune femme n’était pas une vraie bruxelloise. Pas la moindre trace d’accent. Il écorna la page 168, déposa le livre sur la tablette, regarda par la fenêtre la vie qui défilait vers le futur à vitesse somme toute moyenne. Des histoires de zombis et de sorcières avec français et créole qui s’enchevêtrent. Hier soir, page 121, Point-à-Pitre. Mwen panse sou ou. Il aimait imprimer une phrase avant de sombrer et se réveiller avec elle. Parfois, elle restait imprimée deux, trois jours. Mwen panse sou ou. Ça fait bientôt 24 heures. Mwen panse sou ou.

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