L’avenir était bandant pour les grands ados et les jeunes adultes mâles du début des années 60. Ils pourraient bientôt gletter sur les couv du journal Hara-Kiri où le professeur Choron, un des fondateurs du magazine, paraderait avec des femmes généralement aux gros seins dans des mises en scène grivoises ou/et dégradantes, voire plus. Ils pourraient justifier leur trique bas de gamme en mettant en exergue la démarche journalistique du journal « bête et méchant » qui bafouait le monde étriqué occidental d’alors sous le prisme de la satire gauchiste avec, ea, les mots de Cavanna et Delfeil de Ton, les dessins de Cabu et Wolinski. Ces derniers seraient l’alibi intellectuel des gros seins de la femme de ménage et du balai dans une position salace ornant la couv. Humour de camionneur déguisé en prose anar. Ni Dieu, ni Maître.
A moins que ce ne soit l’inverse, que la couv serve à camoufler des propos hautement jouissifs et subversifs tant ils remettaient en cause la prose officielle infiniment conservatrice des médias et de la gouvernance de l’époque. A moins que la couv avec
« Gros seins de femme de ménage et balai dans une position salace » ne soit une dénonciation du sort fait à la femme au foyer française de l’époque. Mais, là, j’ai comme un doute !
En 1961, c’est le jackpot pour les grands ados et les jeunes adultes mâles. La pilule contraceptive déboule en Allemagne et au Royaume Uni. Adieu la Sainte-Nitouche qui se servait de l’alibi « Peur de tomber enceinte » quand tu lui proposais qu’elle te suivre dans ton plumard. Ben quoi, tu prends la pilule alors y a pas de risque ! La réplique qui tue/pue. Au pire du pire les filles pouvaient se dire que, grâce à la dite pilule contraceptive, elles ne se taperaient pas le mec pendant 20 ou 30 ans voire plus. Comme maman, par exemple.
Pour l’anecdote pas si anecdotique que ça. La touche esthétique habillant la révolution sexuelle, la fameuse quête de l’égalité des sexes, vient avec l’apparition de la minijupe en 1962. Le droit pour les femmes de s’habiller comme elles le veulent. Pour toutes les femmes ? Hého, faut pas pousser. En 1963, une américaine crée Weight Watcher. Ok, la minijupe mais pas pour tous les culs ! Faut faire un effort, les Filles ! Et hop, les injonctions !
Dans « Hippie Hippie Shake » (2013), l’australien Richard Neville dépeint le monde merveilleux des sixties lors de ses années londoniennes. Il raconte la flamboyance du Swinging London, le festival de Wight, Katmandou, Tanger, la lutte effrénée contre toutes les censures de l’époque, l’explosion du monde étriquée de l’après-guerre, la contre-culture dans toute sa fulgurance. Il raconte aussi cette révolution qui était essentiellement tout profit pour les jeunes mâles. La pilule devenait ainsi l’alibi des plans à 3 et autres orgies hippies, les filles mineures étant évidemment les bienvenues. « Ben quoi, tu prends la pilule alors y a pas de risque ! » La pilule comme seule forme de consentement.
A l’heure de metoo, il est évident que Led Zeppelin n’aurait jamais sorti de second LP, que les prisons auraient été encombrées de musiciens chevelus exclusivement mâles.
Dans les années 90, j’ai passé toute une après-midi et toute une soirée avec Choron. Moi, objecteur de conscience, enfant d’une certaine contre culture, paterné par des gens comme Cavanna, Cabu, Reiser et Bretecher, je l’ai vu se vanter d’un passé militaire en Indochine que j’ignorais jusqu’alors. Je l’ai entendu reprocher vertement à une jeune fille le port du jean et non de la jupe, traiter sa compagne comme du pu. Pour la première fois, je découvrais qu’il existait des anars férocement de droite, phallocrates et misogynes, déguisés en figures référentielles de la contre-culture et de la subversion des sixties. Fin d’un mythe perso, celui de l’Anar Absolu.
Pourquoi cette fixette sur ce personnage emblématique que fut le professeur Choron et son gros fuck au monde étriqué d’alors ? Parce que Charlie Hebdo verra le jour dans le sillage de Hara-Kiri… on en reparle.
