Connie Hunter

– Du formol ! Du formol !
… avec trois glaçons !
– De la Hierbas!
… avec trois glaçons.

La voix nue sortait d’un bouge forcément très peu éclairé. Avec un silence de 2 ou 3 minutes après, juste le temps de fondre pour trois glaçons. Puis quelques notes de guitare et la voix qui décolla, sauvage, plus désespérée, plus sur le qui-vive qu’il y a 2 ou 3 minutes.
Je la connaissais bien cette voix d’avant, à peine plus éraillée, plus voilée. Et cette guitare! Une Martin folk 12 cordes. Table en épicéa de Sitka, fond en palissandre d’Inde de l’Est, manche plat en acajou, touches et chevalet en ébène. Et le coup du formol par dessus le brouhaha !
Ça faisait quatorze ans que j’avais plus remis les pieds à Nowhere, ville invisible à cheval sur une frontière de barbelés entre le Texas et le Mexique.

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Quand je suis arrivé hier soir, j’ai laissé passer sa voix au-dessus de ma tête. Faut dire que j’étais rétamé ! Pas facile de retrouver le chemin de Nowhere l’Invisible quand on n’y a plus mis un pied depuis 14 ans. Quand je suis arrivé, l’obscurité avait pris le dessus sur toute forme de vie terrestre. Juste quelques néons blafards, lumières glauques au milieu d’un désert de cailloux et de cactus filiformes, assoiffés.
Faut avouer que le seul truc qui m’importait, c’était de trouver un pieu pas trop dégueu, avec des draps pas trop dégueu et un oreiller pas trop dégueu. Le reste (une voix de femme, deux seins, trois ou quatre tequilas – voire plus), j’en avais rien à foutre !

Quand j’ai vu l’enseigne de Elmo, je me suis rappelé qu’il louait, il y a longtemps (14 ans !), une piaule à l’arrière. Me suis dit que, de toute façon, ce serait un bon test. Lui aussi avait pris quatorze années de rides sur la gueule. Me suis dit qu’à défaut de reconnaître mon faciès, il tilterait en reconnaissant le son de mes cordes vocales à moi.
Nada!
Il m’a dit, méfiant:
– On ferme !
J’ai répondu:
– J’ai pas soif !
Il a pris un air soupçonneux. J’ai vu sa main droite sortir de l’évier, soulever doucement
le torchon nonchalamment étendu sur le zinc (Elmo ! T’as toujours pas changé la cache
de ton 38, t’ai toujours dit que la routine, ça te jouerait un tour définitif)
– Suis fatigué… dormir !
– Combien de nuits ?
– Sais pas ! Une, deux, trois… jusqu’à la fin du monde.
Il a souri. Sa main a quitté le torchon bosselé et empoigné un anneau (un minuscule fer à cheval) auquel pendouillaient deux clefs. Ses doigts m’ont jeté le tout à hauteur du buste :
– Pour la fin du monde, vous arrivez trop tard !

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Ce matin, c’était plus vraiment l’aube quand je me suis faufilé dehors, incognito (la seconde clef ouvrait sur l’arrière). De toute façon, puisque j’étais un parfait inconnu pour Elmo, y avait peu de chance qu’on me reconnaisse.
Dehors, juste quelques silhouettes voûtées traînaient leurs santiags sous le soleil hurlant (à Nowhere, le soleil hurle) Dehors, les silhouettes titubaient sous le soleil pour s’effacer à l’ombre. Et, hop… disparues les silhouettes !
Parfois, on les recroisait au coucher du soleil sans pouvoir être vraiment, vraiment certain que c’étaient les mêmes qu’on avait croisées le matin, juste avant midi, parce qu’après tout, une silhouette reste une silhouette, à savoir une ombre à peine détourée.
Il n’était pas encore midi et ça faisait déjà près de 45 minutes que je cramais sous le soleil, du noir plein la tête. Paumé dans un paysage lunaire inondé de lumière crue, avec juste quelques souvenirs d’il y a quatorze ans. Quelle idée à la con de revenir à Nowhere !

Quand je me suis pointé hier soir, me suis dit que les notes éraillées du trottoir d’en face pouvaient très bien sortir d’une autre gorge. Bon, d’accord, j’ai pas été dupe plus de trente secondes. Mais j’ai résisté… me suis jeté au pieu chez Elmo.

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Là, maintenant, j’avais l’impression d’avoir le premier rôle dans un long métrage romantique série Z, bien sirupeux, avec une forêt de cactus dans le rôle du grand orchestre avec violons et tout et et tout, où le héros transpirait à grosses gouttes, attendant la nuit qui tombe en 8 ou 9 minutes, espérant que la voix surgirait aussitôt du trottoir d’en face.
J’en demandais pas plus. De toute façon, ça n’avait jamais été le genre de femme à donner plus que ses cordes vocales ! D’accord, moi, j’avais eu droit à la totale toute une nuit il y a quatorze ans (ses doigts, ses bras, son ventre,… ses yeux grands ouverts, muets… la totale).

Elmo m’avait dit, le lendemain, que j’étais l’Élu, qu’on allait fêté ça. Et je m’étais cassé vite fait, avant la deuxième tequila (jamais été fan de la hierbas, son truc à elle… jamais été mon truc d’être l’Élu)

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– Du formol!
… avec trois glaçons!
– Hierbas, avec trois glaçons, j’t’ai dit!
Une voix nue, comme celle d’hier avant minuit, alors que, là, maintenant, le soleil s’agitait encore là-haut à la verticale. Une voix sans chant, sans les douze cordes, monocorde, toujours éraillée mais plus sourde encore que la veille. Presque boudeuse, résignée ( avant, la résignation, elle connaissait pas trop… elle était plutôt du style désespérée-anphétaminée)
Quatre mètres entre une silhouette incandescente et le trottoir d’en face.
Fallait que je sache ! Putain ! Shit !
Comme si c’était facile de diviser quatre mètres en quatorze parts égales ! Comme si c’était facile de franchir un ravin large de quatre mètres et profond de quatorze années.

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