L’histoire du mec qui en prenait plein la gueule chaque samedi soir

Le vent glacial s’engouffrait dans son cou à travers les grosses mailles de l’écharpe verte. Il ouvrit prudemment l’œil droit comme si cligner des deux yeux comportait des risques conséquents. Il bougea à peine la nuque, se risqua à balayer du regard les contours du paysage l’entourant, comme s’il était allongé au milieu d’une image en cinémascope pas tout à fait fixe, un peu floue, surtout sur le côté gauche. Il vérifia mentalement la position de son corps dans le décor comme si le moindre mouvement  allait déclencher  un cataclysme. Il se décida enfin à cligner d’un œil, non pas par hardiesse, mais parce que le froid s’insinuait au fond de la rétine droite, la gauche restant prisonnière de sa paupière.
Le mal de crâne prenait sa source au creux du sourcil gauche, s’enfonçait dans le cuir chevelu pour s’effacer juste au-dessus de la dernière des cervicales. L’œil droit feignait d’ignorer la douleur aiguë. De cet œil  dépendrait la survie du gisant.

Le gisant soupira douloureusement, se contenta d’un champ de vision borgne. Des petits flash back émergeaient de la pupille droite alors que la gauche le plongeait  toujours dans un tunnel kaléidoscopique. Les petites images fluo-floues s’amoncelaient, s’aimantaient dans un montage psyché-robotique sautillant qui lui arracha un nouveau soupir. Pas besoin de remuer les doigts, de caresser son arcade sourcilière, de se masser la fontanelle. Il connaissait l’ampleur des dégâts. Devinait l’épaisse croûte de sang séché noyant le sourcil gauche, les variantes de bleu qui recouvraient déjà la tempe gauche, la bosse proéminente sur le dessus du front, toujours sur le côté gauche.
L’état des lieux habituel du dimanche matin depuis près de six mois.

Pas besoin de s’interroger sur les raisons de son délabrement physique hebdomadaire. Toujours la même fille obsédante! Toujours le mec de la même fille obsédante, toujours le même poing du même mec de la même fille obsédante.  Toujours le même œil qui prenait tout, ce mec était un vrai droitier.

Et l’œil droit qui va se la jouer Cyclope jusqu’à mardi matin, le gauche se contentant de conserver, dans une obscurité psyché-floue, la silhouette de la fille obsédante au mec pas du tout cool.

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