La fille du fond du couloir

Elle s’était installée tout en bas, au -1. Elle s’était assise à même le sol sur des pavés centenaires, dans le couloir du vieil hôpital qui donnait, à droite sur les cuisines, à gauche sur la morgue.

Au début, avec son look de petite fille passe-muraille-gravure-de-mode-juste-comme-il-faut, ni trop, ni trop peu, personne n’y avait pris garde! Quand elle s’est assise en tailleur au -1, elle n’avait pas d’objectifs précis. Juste peindre, timidement, obsessionnellement, sans imaginer une seule fois sortir du couloir vert d’eau glauque. Elle avait très vite délaissé ses chaussures à talon. La fille aux yeux gris souris avait longtemps cru que, mettre 10 centimètres entre ses talons et le sol, affinerait sa silhouette, allongerait le mollet, lui remonterait le cul. Ce qui était sans doute vrai mais elle n’était absolument pas consciente que, prendre un peu de hauteur, c’était avant tout une solution pour contrer sa timidité. Ces quelques centimètres la mettait en position de toiser son interlocuteur, ce qui n’était pas un but en soi, n’étant pas vaniteuse. Simplement pudique.Il lui fallait mettre au point un système qui lui permettrait de tenir l’autre à distance sans le nier. Ainsi, elle ajouta le sourire enjôleur (sourire enjôleur + toiser = arme de destruction massive). Elle attirait le regard des autres mais les laissait perplexes. Ils ne tardaient pas à faire demi-tour dépités. Mais tout ça, c’était avant le -1.

Elle avait commencé son périple pictural il y a un peu plus de trois ans. La jeune femme avait décidé que les brisures sur le mur ne dépasseraient jamais 120 centimètres. De toute façon, elle n’avait pas le choix! 120 centimètres, la hauteur maximale que son poignet, ses doigts pouvaient atteindre au bout du bras droit tendu, le tout en pleine extension. Elle plongeait régulièrement le pinceau dans un grand pot d’acrylique noir mat puis redressait le torse, étendait le bras droit à la limite de la crampe, laissait le pinceau vivre sa vie entre le pouce et le majeur. Elle avait acquis de l’endurance au fil des semaines. Les brisures gardaient de la hauteur, ne s’affaissaient qu’après une petite heure pour redescendre, ramper, tremblantes, à une vingtaine de centimètres du carrelage. Puis, elles reprenaient le dessus, s’envolaient vers un sommet de près de 120 centimètres avant de s’effondrer à nouveau après un peu moins de 60 minutes. Elle avait bien essayé avec la main gauche, s’était vite rendue compte qu’on ne s’improvisait pas ambidextre.

Au début, il y a un plus de trois ans, quand elle avait échangé ses hauts talons contre des pieds nus, elle ignorait encore la présence de la cage d’escaliers. Après quelques mètres de brisures, elle avait hésité entre deux directions: les cuisines ou la morgue. C’est alors qu’il y eut l’apparition de cette volée d’escaliers en fonte. Plus tard, quand elle sortirait du couloir vert d’eau glauque, son dessin s’arrondirait étage après étage. Les brisures se feraient moins coupantes, se métamorphoseraient en léger flux et reflux, en douces vagues d’acrylique noir mat pour terminer bien plus haut en éclaboussures discrètes. Mais ça, c’est une autre histoire ! On ne peut pas résumer la vie de la fille aux yeux gris souris en 549 mots et 3358 caractères.

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