Un petit tour de 89 ans et puis s’en va

Ce n’était pas un adepte des fous rires. Son truc à lui, c’était les sourires en coin. Deux lignes verticales à la commissure des lèvres. Ou alors, des « Bin, mon vieux. » Pour un fils, se faire appeler « Bin, mon vieux ! », ça peut paraître paradoxal. Avec les deux lignes verticales, ça passait comme une lettre à la poste. Pour lui, la plus grande invention technologique durant ces 89 dernières années fut le post-it. Invasion de petits bout de papier blanc. Partout. Sur le volant ou le tableau de bord de la voiture, par exemple. Le fils a hérité de cette petite manie qu’est l’écriture du cut up. Sauf que, lui, il n’avait jamais entendu parler William Burroughs. Sauf que le fils ne relit jamais ses post-it. Ou alors, trop tard. Le fils entasse les post-it de la semaine en cours dans la poche de son pantalon, les déménage d’un froc à l’autre.

Il avait « fait » ingénieur agronome. Nous, on avait la seule pelouse cramée du quartier. Il mettait trois fois la dose d’engrais nécessaire, pour être sûr. Il adorait le sucre et promettait 500 grammes de massepain au fils s’il réussissait ses examens de Noël. Ça marchait, mieux qu’une promesse de vélo de course à 12 vitesses. Il adorait aussi Jésus mais ça, c’était un autre problème. C’était peut-être ça, son problème. Croire que tout était parole d’évangile. Il avait le cœur qui s’emballait quand son fils parlait de se faire débaptiser.
Quand on était ados, on lui a demandé s’il avait eu l’occasion de partir dans d’autres pays chauds après notre retour du Congo. Il a répondu : le Brésil. On lui a demandé pourquoi il n’avait pas accepté cette proposition. Il a répondu : pour vous. On l’a engueulé. On se serait bien vu grandir au Brésil. A la place, il se contentait de rêver de vacances à la mer du Nord. On allait systématiquement dans les Ardennes.

Il avait placé le fils dans une école catho de merde à Gembloux, puis dans un collège merdique de jésuites à Namur, puis dans un collège de merdeux à Wavre. Puis, enfin,  aux aumôniers du travail à Charleroi. Pour les trois premiers, il s’en était excusé il y a un peu plus d’une quinzaine d’années. Comme tous les pudibonds, il piquait très vite un fard. Rouge pivoine. Normal pour un agronome ! Quand ils étaient tous réunis autour de la table de Noël, les sœurs et le frère surenchérissaient dans les histoires de cul. Il piquait un fard, avec les deux lignes verticales  à la commissure des lèvres : « Bon, changeons de conversation ! » Alors les quatre poussaient le bouchon de plus en plus loin, le jeu consistant à rythmer leurs fous rires et leurs propos salaces par le plus grand nombre de « Bon, changeons de conversation ! » paternels. Quand ils se retrouvaient dans un restaurant asiatique, c’était à chaque fois : « C’est bon mais c’est spécial ! » Les quatre riaient. Quand il rentrait dans un restaurant, qu’il s’asseyait, qu’il feuilletait la carte de menus, il allait directement à la page dessert.

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