A propos de Dark Side of the Moon, et d’autres choses

Il se souvient du nom de son premier mort, du lait d’ânesse, de Dark Side of the Moon, de Hélène, de la fille aux yeux bleus, du funérarium de Gembloux,  de la voiture qui cramait sur une piste en pleine brousse. La voiture, c’était une Ford noire. Elle a cramé en pleine nuit et, lui, il était hypnotisé par la chaleur rougeoyante sur fond de nuit africaine. Il n’aimerait pas du tout qu’on lui fasse écouter ne fut ce qu’un seul morceau de Dark Side of the Moon, de Pink Floyd. Il se souvient du moment où ce truc est sorti, de tous ces mecs qui venaient avec l’album sous le bras dans le magasin de hifi de Louvain-la-Neuve où il bossait après les cours, qui choisissaient leur nouvelle paire d’enceinte à 2000 boules rien qu’en écoutant le bruit de la caisse enregistreuse, sur le premier morceau.

Il se souvient qu’à 500 mètres de l’adresse indiquée, il commença à ralentir le pas, comme s’il marchait sur des œufs. Ce n’était pas le genre d’endroit qu’on fréquentait en débordant d’enthousiasme ! Quand il arriva devant le 33 de la rue Gustave Masset, il s’arrêta devant le panneau « En attendant la fin des transformations, le magasin est ouvert dans le fond de l’allée ». Il décida que, de toute façon, il n’avait pas le choix.

Il détesterait ça qu’on l’oblige encore une seule fois à boire du lait d’ânesse. C’était au milieu du Sahel, après le coucher du soleil, sans autre lumière qu’une lune à moitié vide. Pas question de refuser cette marque d’hospitalité infinie qu’est un laitage écœurant accompagné d’un plat dans lequel on plongeait sa main droite, à l’aveugle, pour en retirer un machin gluant qu’on mastiquait pendant une dizaine de minutes. Sa première amou-
reuse s’appelait Hélène, une petite parisienne qui venait passer ses vacances juste en face de la maison des grands parents à Marche-en- Famenne. Elle, elle lui préférait l’autre petit connard de six ans qui habitait juste à côté. Lui, il espérait vacances après vacances. Lui, il détesterait ça qu’on lui refile encore une seule fois dans toute sa vie entière les viscères du mouton égorgé la veille, lors de l’aïd. En secondaires, il était obsédé par une fille qui avait des yeux bleus d’un bleu vraiment bleu. Elle prenait le même train que lui, revenait aux mêmes heures que lui. Il s’était même fait copain avec un mec qui habitait dans le même village que la fille, histoire de la voir de plus près.

Dans le fond de l’allée, il y avait deux containers partiellement vitrés qui servaient de bureau et de magasin. Il choisit le magasin, ouvrit la porte. Une odeur âcre l’agressa, comme le parfum faisandé d’une vieille pute qui attend la fin des temps. Il ressortit du container avec un papier qui certifierait une absence de 4 jours auprès de son employeur.

Depuis Dark Side of the Moon, il se méfie de la musique trop bien enregistrée, pas assez brouillonne. Robert Jarbinet et le cercueil blanc, c’était en deuxième primaire. En été. Les instituteurs leur ont dit que c’était une méningite. La fille du train, après plusieurs mois,
après une première session ratée, après avoir doublé, il décida que ce n’était plus possible d’aimer dans le vide. Qu’une distance de cinq ou six  banquettes, un demi-wagon, ça ne favorisait pas l’intimité. Alors, en septembre, il s’assit à côté d’elle et l’entendit parler pour la première fois. La fille aux yeux bleus avait une voix aigrelette et nasillarde.

A gauche des deux containers, légèrement en contrebas, s’étalaient trois bungalows en briques neuves comme ceux qu’on trouve dans certains villages de vacances ardennais. Encore lui fallut-il trouver le bon. Il s’arrêta à nouveau, sortit son portable. Il lui fit part de son indécision entre les trois. Sa sœur lui répondit qu’elle venait le rejoindre. Elle sortit du premier bungalow. Ils s’embrassèrent doucement, rentrèrent dans le premier bungalow. Le cercueil était dans la seconde pièce.

 

 

 

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