L’indien, le père et le hypster

Dans le train qui le menait à l’aéroport, un indien géant avec un arc à flèche géant, un carquois géant plein de flèches géantes le frôla. Il essaya en vain de l’hypnotiser. L’indien n’avait pas l’air déterminé à esquisser le moindre sourire de complaisance. Ses yeux se reportèrent sur un vieil homme qui aurait pu être son père sauf que c’était le père d’un autre. De ça, au moins, il était sûr : le sien était parti il y a un peu moins d’une dizaine de jours. Peu après l’enterrement, il avait décidé d’aller voir ailleurs. Peu importe la destination. Cela dit, l’occasion fait le larron (le père leur avait inculqué le goût des proverbes prononcés à bon escient), l’excuse d’un départ pour un ailleurs imprécis toute trouvée. Il aimait ça, être en partance.
Il aimait ce moment de grâce  où l’on s’autorise à n’être de nulle part, lui l’étranger étrange accompagné d’une valise vide. Mais ça, les autres vrais étrangers l’ignoraient ; eux qui avaient entassé des bribes d’espoir et de linge tout propre dans leurs sacs. Lui, il adorait ces limbes polyglottes où tout peut arriver (rien que des trucs chouettes, évidemment). Même les militaires sévèrement armés à quelques mètres de lui laissaient croire à un hall d’aéroport d’Amérique latine la veille, ou le lendemain, d’un putsch.

Dans le hall des départs de l’aéroport, il s’assit à la table d’un bistrot sans âme, à la décoration globalisée, pour gens sur le point de partir (mais pas tout de suite, dans un peu plus d’une heure, peut-être). Il commanda une bière spéciale qui ferait redescendre le taux d’adrénaline mis à mal par le café avalé deux bonnes heures plus tôt au buffet de la gare histoire de mettre ses sens en éveil. Sans la caféine, il n’aurait jamais eu la tentation d’hypnotiser un indien géant ou un père qui n’était pas son père.
Sur la table d’à côté, un hypster exaspéré promettait à son smartphone vert pomme et à sa mère que oui, il leur donnera de ses nouvelles régulièrement ; que oui, il leur sonnera souvent de là-bas ; que non, il ne leur enverra pas de textos parce qu’elle pourrait croire que ce n’est pas vraiment lui qui les a écrits vu qu’on l’aura enlevé la veille et que ce n’est pas avec son boulot d’infirmière qu’elle pourrait payer la rançon et qu’il savait très bien qu’on ne peut pas compter sur son père qui lui devait encore plus de 8 années entières de pension alimentaire.

Il se leva et se lança dans l’exploration du hall. Lui et sa valise vide entamèrent un slalom entre voyageurs énervés, béats, tristes, et enfants hystériques, endormis, apeurés. Ils se posèrent tous deux devant l’un des multiples tableaux d’affichage avec comme fond sonore les bruits de roulement d’autres valises sur le sol marbré et l’appel de voyageurs oubliés par une voix au timbre féminin, globalisé. Ils scrutèrent les destinations d’ailleurs divers, les virent défiler au fil des départs. Ils observèrent les envols des carlingues éclatantes de l’autre côté de la baie vitrée, tentèrent de faire coïncider l’avion qui décollait avec une destination qui s’effaçait simultanément sur tous les tableaux d’affichage. Ils rêvèrent sans ailleurs, ce qui était plutôt un luxe par les temps qui courent.

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