Virginie Despentes, je vous Aime

Il y eut Céline qui utilisa le français comme une vraie langue vivante (je parle du son, de sonorité, du son des mots qui leur donnait tout leur sens) Il y eut les dialogues de Audiard (de nouveau le son des mots dans l’exagération du sens) Il y eut les romans lyonnais de Belletto (une façon de raconter la ville et des histoires de bourgeois se laissant glisser dans la marge). Avec ces 3 mecs, mon lien à la langue française a changé. Grosses baffes dans la gueule. Ils rendaient possible des histoires à raconter, un peu comme le long métrage « Je t’aime moi non plus » tourné par Gainsbourg. Possibilité de transformer le terrain à bâtir de quartier résidentiel d’à côté de chez mes parents en désert de Mojave avec de mystérieux indiens qui ne sortiraient qu’une fois la nuit tombée. Leurs mots qui disaient la vie des tribus autour. Il y avait de la place pour une littérature des grands espaces et des cerveaux étriqués à côté de chez moi.
Et puis, la découverte que ces trois mecs étaient plus ou moins fachos (Certain nettement plus que d’Autre). Et ça, ça m’a coupé la chique. Impossibilité chronique d’imaginer la moindre empathie, la moindre solidarité émotionnelle avec ce genre de mecs. Si je l’avais su plus tôt, je me serais abstenu ! Je n’aurais jamais lu Céline. Merde, quoi ! Y a des limites à la curiosité intellectuelle !
– Ah mais c’est un artiste… un désespéré, un exacerbé, un écorché !
– Ta gueule, ça compte pas comme alibi !

Il y eut le Belleville de Pennac et d’autres tribus d’indiens (j’adore la notion du quartier comme territoire à raconter, avec les bars comme des lieux où l’on fait la paix). il y eut le parolier de Bashung avec « C’est comment qu’on freine ? » ou « L’ambulance de madame est avancée », à la toute fin de deux morceaux. Deux de mes bouts de phrase cultes in french language. Il y eut la littérature américaine comme seul contact littéraire avec la vie de dehors. Sorry mais je ne suis pas tombé sur un Dalva ou un Monde selon Garp hexagonal ! Cette faculté de parler des autres en parlant de soi-même. Et inversement. Et le goût de la littérature d’outre-atlantique pour la marge, et la contextualisation. Littérature de déracinés. Ma petite expérience de lecteur de « brols en français » se résume (un peu cliché, j’en conviens) à une littérature autocentrée. Et je ne parle pas de ce courant actuel qui consiste à déverser les mots dans un style plat voire une absence de style, comme marque de fabrique. Bon, d’accord, par exemple, j’ai apprécié les deux premiers Houellebecq avant d’être émotionnellement anesthésié par cette vacuité de pseudo-sociologue littéraire du nombril. Littérature de branleurs aux aisselles formolisées et au pubis javellisé. Littérature française qui s’écoute réfléchir à voix haute sans vraiment de point de vue sur le monde. Et quand il y a un, de point de vue sur le monde, l’auteur se place tout là-haut comme un bouddha au gros ventre la tête noyée dans ses propres méninges.

Il y eut, du milieu des années 60 au milieu des années 70, l’irruption d’une contre-culture américaine qui vint bouleverser sons et mots, attitudes et postures. De Dylan à Bukowski (un peu cliché, j’en conviens). Pendant ce temps, ici, les branchés bien-pensants en jean et parka kaki, ou loden vert élimé, s’extasiaient devant les clignements d’yeux nerveux de Léo Ferré, la grosse voix monocorde de Georges Brassens, la bouche hystérique de Jacques Brel (un peu cliché, j’en conviens). Moi, je mettais Dutronc tout là-haut, tant pour les mots que pour les sons, juste avant que ne surgissent Fontaine et Areski, Catherine Ribeiro et Alpes. J’oubliais ! Il y eut aussi San Antonio pour la verve et la vulgarité élevées au rang de Grand Art pendant que mes « potes » frissonnaient en écoutant les trois autres chanter « les filles de joie ». Les putes, quoi !
Ça, c’est pour l’initiation aux mots. Après, il y eut des espagnols, des italiens, des latinos, des anglais, des nordiques. Toujours pas de français. Ah si ! Quelques exceptions comme Izzo. Des accidents tardifs comme Perec. D’autres ? Certainement. J’allais oublier Desproges. Desproges et Despentes. Tiens, tiens !Rarement, j’ai pu m’identifier à cette langue française aux accents bourgeois de province, coincée du cul avec l’héritage de Descartes enfoncé bien profond, même quand elle se veut de gauche ou différente, taillée dans des lettres de granit. CULTURE.

Il y eut Baise-moi et Apocalypse bébé, pièce de théâtre. Il y a, là, maintenant, depuis deux ans, Vernon Subutex. Virginie Despentes est une vieille punkette qui raconte aussi mon histoire. Ses mots se nourrissent de l’oralité punk-funk-skunk. La langue de Virginie Despentes danse, pogote. Elle n’évite pas les aspérités, les aphtes. Les cloques, les verrues. Les saignements intempestifs, les diarrhées fracassantes. Quand il faut, il faut ! Ce n’est pas une langue de pute ! Elle régurgite parce que, si on regarde dehors, y a de quoi régurgiter à donf. Elle ne se regarde pas régurgiter, elle écrit avec le brûlant coincé au fond de ma gorge. En trois lignes, elle structure ce qu’elle a sur l’estomac quand elle pose son regard sur la vie dehors. Allers et retours entre elle et les autres. C’est une langue dure et tendre qui n’oublie pas la lutte des classes et qui a choisi son camp, celui des déboussolés, des déclassés, des déracinés. Despentes ne regarde pas le monde d’en haut, elle cultive la marge non pas par voyeurisme mais parce que c’est comme ça. Point ! Dans « L’ère des créateurs », Vaneigem : Les artistes doivent être des révolutionnaires et des marginaux.
La langue de Despentes est jouissive, joue avec l’oralité. C’est si compliqué d’introduire l’oralité dans du narratif (cfr Céline, San Antonio, Audiard) ! Ça demande un boulot considérable de rendre une langue vivante. Ça demande une volée d’allers et retours entre Dehors et Dedans. Ça demande des efforts d’écoute et d’introspection considérables de rendre une langue jouissive, appétissante, bandante. C’est pas donné à tout le monde quand t’es la descendante d’une culture qui a placé le cartésianisme et le rationalisme ( Descartes vs Nietzsche ) tout en haut de la montagne aux mots.
Il y a aussi la culture revendiquée par Despentes. Le son, la musique. Pas étonnant que sa langue soit si sonore ! Dans ses phrases, elle ne revendique pas de lien de parenté avec de quelconques écrivains français (ou autres) ou de quelconques philosophes français (ou autres) ou de quelconques intellectuels français transgenres (ou autres) ou de quelconques écrivains (ou autres). Ces références sont purement auditives et anglo-saxonnes. C’est sans doute une des raisons pour laquelle son écriture est si vivante, si peu linéaire. Comme un étranger qui découvre la pratique d’une autre langue, y insufflant la rythmique de sa langue maternelle. Français tendance punk.

 

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