Quand l’œil gauche prit le pouvoir définitivement

Par expérience, il savait qu’il n’y aurait personne sur les quais de cette gare-là. C’était le privilège des petites gares des grandes villes entourées d’écoles, désertes quatre mois sur douze. Il savait que, hors périodes scolaires, il n’y aurait que quelques quadras mâles camés et alcoolos qui squatteraient le passage sous-terrain qui reliait les 2 quais, et qui n’en n’auraient rien à foutre de sa gueule. Il les avait déjà croisés et contournés lors de ses repérages la semaine d’avant. Il les croisa et les évita avant de gagner le bord de la voie 2. Ça va, il était dans les temps. Pour des mecs comme lui, l’horloge parlante restait une invention vitale. Le sommet de la modernité. Il sourit mécaniquement rien qu’à l’évocation de l’adjectif « vital ».

14H16. L’express, celui qui emmène très loin ceux qui avaient décidé qu’il était temps de se casser, surgirait dans 6 ou 7 minutes du tunnel distant d’une bonne centaine de mètres. Lui, il n’était pas à une minute près du moment qu’il était dans les temps au bord des rails de la voie 2.
Quand l’œil gauche avait commencé à déconner il y a plus d’un mois, il s’était dit : pas grave / y’a encore le droit / y’en a qui vivent avec un rein / y’en a qui en n’ont qu’une et qui se font des canons. Son humour de camionneur n’avait jamais été qu’un garde-fou pour situations désespérées. Ça l’avait empêché plus d’une fois de sauter les pieds joints dans le vide. Mais il n’avait aucune envie de sauter pour le moment. Il prit dès lors l’habitude de cligner des yeux. Quand il fermait l’œil gauche, tout était clair et net. Quand il fermait l’œil droit, une masse rougeoyante informe dansait mollement. Quand il ouvrait les deux, les couleurs se voilaient dans une tonalité rougeoyante. Au début, la première quinzaine. Quand il marchait, qu’il était sur le point de croiser une silhouette informe légèrement rougeoyante, il laissait tomber la paupière gauche. Là, il savait qui était qui. Bonjour ou pas bonjour, c’était toujours lui qui décidait. Sourire ou pas sourire. Hochement de tête discret ou pas hochement de tête discret. Un qu’on appréciait ? Un qu’on savait pas saquer ? Il avait appris à réagir au 1/4 de seconde. Il appliquait la même méthode le matin quand il s’habillait. Pas question de se relâcher ! Il avait une position de dandy à défendre. Alors il fermait l’œil gauche et inspectait ses vêtements à la recherche de la plus petite des micro-taches. Là, quand il était dans la salle de bain, il prenait tout son temps.
Ça, c’était jusqu’à il y a 17 jours. Il y a 17 jours, la masse rougeoyante ondoyante informe et translucide qui, jusqu’alors, dansait mollement dans l’œil gauche, décida de prendre ses aises et de squatter insidieusement l’œil droit. Tout doucement. Elle commença par colorer l’arrière-plan. Il ne s’inquiéta pas outre mesure. Regretta de ne pas avoir le moindre talent artistique. Ça lui évoquait des images de Element of Crime. Ça lui aurait plu de retranscrire tout ça sur une toile.

14h21. Il glissa le portable dans la poche de sa veste en velours bordeaux-sanguinolant (toutes ses vestes, qu’elle soient en coton ou en lin ou en velours, étaient teintes en bordeaux-sanguinolent depuis un bon mois). Il savait qu’il ferait une confiance aveugle à l’horloge parlante. Une confiance aveugle ! L’expression s’échappa de ses lèvres sous la forme d’un sourire vaguement ironique. Il avait une toute petite théorie de rien du tout concernant l’humour, l’ironie et le cynisme. Il situait l’apogée de l’humour dans les sixties, la consécration de l’ironie dans les seventies, la victoire totale du cynisme dans les eigthies, période où apparut le capitalisme sauvage à la suite de la chute du mur de Berlin (ceci expliquant cela). Il était sur le quai 2. Il devinait la sortie du tunnel sur sa droite, à une bonne centaine de mètres. Trou noir d’un rouge amarante profond collé sur un aplat rouge alizarine. Ton sur ton. Au début, il y a plus d’un mois, il avait perdu la notion de relief. Une ombre portée sur une surface plane ou un trottoir ? Il levait la jambe pour enjamber la première, il trébuchait sur le second. Au début, il s’était vautré plus d’une fois. Depuis, il escaladait l’une comme l’autre. Le ridicule était moins douloureux que de s’écraser de tout son long et de se retrouver la gueule dans le caniveau. Il avait beau cligner des yeux, l’œil droit ne lui était d’aucune aide dans ces cas-là. Il avait fini par se dire qu’il avait l’œil droit farceur.
Il sourit en repensant à sa vocation d’artiste peintre. De toute façon, la peinture n’existait plus depuis qu’elle avait été phagocytée par le mot « concept ». Depuis que les peintres s’était approprié tout le langage freudien, oubliant que Freud n’était jamais que le guérisseur de la bourgeoisie viennoise (une autre de ses petites théories). Il soupira. Il sourit à nouveau, se remémorant une phrase de Vaneigem. L’artiste se doit d’être révolutionnaire et marginal. Mon cul ! Déjà que le mot artiste… Lui, ça faisait plus d’un mois qu’il était rentré dans sa période rouge-sang séché. AHAHAH. Rire muet tonitruant.

Il y a 14 jours, la masse rougeoyante informe avait changé de tactique dans sa conquête de l’œil droit. Elle avait fait dans la nuance. Après la conquête de l’arrière-plan, elle se focalisa sur les objets du quotidien nettement plus petits. La monnaie, par exemple. Il lui était devenu impossible de différencier une pièce de 20 cent d’une pièce de 50. Se verser un verre de vin, par exemple. Impossible ! Son statut de dandy était mis à rude épreuve ! La peur de la tache ! Il prit l’habitude de changer de fringues 4 ou 5 fois par jour. Il était cependant parvenu à se construire une nouvelle routine quotidienne. Il trouvait sa nouvelle vie psychédélique supportable tant que l’œil droit différenciait les trous du cul des vrais gentils ! Sa hantise : croiser une sombre merde et le saluer d’un grand sourire tout ça parce que l’œil droit ne lui aurait pas transmis la bonne info. Le contraire l’obsédait moins. Ses amis gentils sont de vrais gentils !
La gare d’aujourd’hui, il la connaissait depuis l’adolescence. Il avait toujours été fasciné par ce quai à la sortie du tunnel noir. Par le passage de l’ombre à la lumière. Par le passage du bruit sourd de l’obscurité au scintillement de la clarté du jour. Il se souvint aussi du passage de l’express, celui qui déboulait du gouffre noir pour filer droit devant, sans la moindre hésitation. L’horloge parlante dans le creux de l’oreille. Plus qu’une minute trente.
Il y a 4 ou 5 jours, alors qu’il se baladait dehors dans son univers tout en bichromie, il vit s’approcher de lui une silhouette sanguinolente. Il ferma l’œil gauche. Il cligna des yeux. Ferma l’œil gauche. Ouvrit grand le droit. S’immobilisa. Le visage de la silhouette avait rejoint la masse informe flottante de l’arrière-plan.

Il était revenu sur ce quai plusieurs fois ces derniers jours, depuis que l’œil droit était passé de l’humour au cynisme. Là, maintenant, le téléphone collé à l’oreille. Plus qu’une quarantaine de secondes si tout va bien. Et il ne voyait pas pourquoi il en serait autrement. A chacun de ses passages sur le bord de la voie 2, l’express avait surgi du tunnel pile poil dans les temps. Là, maintenant, il se rappela l’amoureuse qui prétendait qu’il était plus doué pour se noyer que pour faire la planche. Là, maintenant, la plante des pieds dans le vide avec ses seuls talons ancrés sur le bord cimenté du quai 2.

Illustration de Cécile Simonis

 

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