Du sable dans les yeux 1/5 (déposé scam)

La mi-juin, peu avant midi, ciel bleu jusqu’au creux des vagues, Jeff fonçait la tête dans le guidon avec le vent qui glissait le long de ses côtes. Pas question de se priver de cet allié, prendre un maximum de vitesse avant l’entrée du bourg, avec la digue comme piste de décollage. Plus vite encore. Il en remit un coup, changea de braquet, se déhancha. Sa tête se balançait de droite à gauche parallèlement au mouvement du pédalier. Il approchait de Wissant où l’attendait un nouveau défi.
Ne pas se laisser distraire par les passants qui tenteraient de s’interposer entre lui et « le temps à battre ». Pas question de toucher aux freins. Il jeta un coup d’œil au vieux chrono scotché sur le guidon. Il était dans les temps. Il faut bien avouer que les touristes ne se bousculaient pas encore devant sa roue avant. Dans deux semaines, fini de slalomer sur la digue.
Aujourd’hui, pas trop de zigzags, peu de monde face à la mer. Quelques jeunes couples, le tronc penché vers leurs mini-moi, et d’autres beaucoup plus âgés qui s’écartaient ostensiblement des premiers. Ils n’ont toujours pas oublié les vicissitudes annuelles des vacances à la mer avec petites pelles et seaux en plastique comme seul moyen de communication, quinze jours d’affilée. Ils n’étaient pas prêts à effacer de leur mémoire les dizaines de nuits blanches pour cause de diarrhées, varicelles, crises d’appendicite, chagrins d’amour pré-pubères et pubères, examens de passage systématiques, secondes sessions. Alors, ils s’écartent.
A gauche, côté plage, les jeunes trentenaires en phase de reproduction. A droite, longeant les façades, les ménopausées et leurs compléments andropausés. Pas question que des gnomes sautillant, baveux, hystériques, et des parents ahuris d’affection dégoulinante viennent pourrir ce qui leur reste de vie ! Cette ligne de démarcation bien nette offrait un vrai boulevard à Jeff qui en profitait pour accélérer la cadence. Jeff filait. Jeff, les yeux plissés, voyait s’approcher l’enseigne du bar-tabac « chez Marinette ». Des voix filantes :
– Oh, Jeff… t’es matinal, il n’est pas encore midi !
– Ta télévision t’a lâché ?
– Vas-y, petit !
Son visage, figé pour toujours dans l’interstice flou qui sépare l’enfance de l’adolescence, grimaçait comme celui d’un gosse suçant un bonbon à l’acide citrique. Ses yeux fixaient l’au-delà, le projetaient là-bas tout au bout. L’objectif chaque avant-midi : rattraper la ligne d’horizon. Pas facile quand on habite un pays délimité par l’océan et la plaine légèrement vallonnée, avec une vingtaine de dunes comme accents circonflexes entre les deux !
Ils avaient le même âge, son vélo et lui. Une vingtaine d’années, presque 23. Nés la même année, le même jour. C’est ce que prétendait Germain aux prémices de l’ ivresse Chez Marinette. Quant au chrono, c’était une toute autre histoire. Et de ça, Germain n’en parlait jamais. Bourré ou pas bourré.

Le maillot jaune quitta la digue, l’abandonna pour rejoindre la départementale qui s’enfonçait dans les courbes vertes du paysage. Il rentra la tête dans les épaules pour mieux contrer le vent qui venait cette fois de face. Son front disparaissait dans une casquette aux motifs publicitaires délavés, un regard furtif sur le vieux chrono. Il allait le battre, ce foutu record établi l’été d’il y a deux ans ! Et pas d’un peu ! La roue avant entamait la piste cyclable. Plus besoin de se soucier des voitures, de faire gaffe aux piétons. D’ailleurs, il ne savait pas les saquer, ces empêcheurs de pédaler tout droit. Bientôt le toit en tôle de l’atelier surgirait, cent mètres après avoir dépassé le panneau annonçant la sortie de Wissant.

Un entrepôt, mélange de tôle rouillée et de blocs de béton camouflés de lierre vert-plastique, de début janvier à fin décembre, se dressait légèrement en retrait de la petite départementale pas encore prise d’assaut par les juillettistes. L’immense porte coulissante en acier était surmontée de deux patronymes en fer forgé séparés par un tiret ondulé : FRANQUART-MALHERBE. En face, de l’autre côté de la route, s’étalait un terrain de camping camouflé maladroitement par quelques arbustes malingres. Seules quelques caravanes, trois ou quatre, semblaient habitées à l’année, le reste de la prairie attendait sa centaine de campeurs, des habitués pour la plupart.
A peine le vélo rentré et la lourde porte repoussée, Jeff fut accueilli par une gerbe d’étincelles tournoyant autour de deux silhouettes au visage recouvert d’un casque à l’allure médiévale. Une fente horizontale violette abritait leurs yeux. La silhouette aux épaules fines et précises redressa son masque sur le dessus du front, libérant deux yeux narquois :
– Hé simplet, amène-moi une tasse de café !
L’autre silhouette, la ventripotente, celle dont les épaules s’affaissaient, coupa la flamme du chalumeau d’un geste sec, libéra la tête de son sarcophage :
– Nom de Dieu, Nico ! Tu l’appelles encore une seule fois comme ça et je te coince le crâne dans un étau, sur l’établi. Gamin de merde !
Jeff bredouilla un « ‘Jour m’sieur Germain » reconnaissant et poussa le vélo par la selle dans le fond de l’atelier, l’appuya contre un tréteau orphelin. Aussitôt rejoint par Nico-le-gamin-de-merde :
– Qu’est-ce que tu lui as fait au boss ? T’es son petit chéri ?
– Mon père et lui, ils étaient amis.
– Ça alors ! Et moi qui croyais que t’étais le résultat de tripatouillages génétiques foireux !
Derrière eux, Germain Malherbe avait repris la danse du feu. Son ventre ondulait au centre d’un cerceau invisible, il semblait hypnotisé par la flamme bleutée du chalumeau.
Alors que Jeff balayait le sol couvert de minuscules ferrailles tranchantes, un double coup de klaxon s’immisça dans le vacarme assourdissant. Nico quitta son poste de travail, interrompu dans sa fuite par la voix du boss :
– Nico, t’as pas fini… Nom de Dieu !
– Pisser, ça n’attend pas !
– Fous-toi de ma gueule, merdeux ! Dis à l’autre abruti de se trouver un boulot plutôt que de jouer au cow-boy !
Nico sortit de l’atelier, l’index pointé vers le ciel presque nuageux. Une vieille jeep Willys, kaki, l’attendait :
– Qu’est-ce qu’il t’a encore fait, le Germain Malherbe ?
– ‘Fait chier comme d’hab ! Tu tombes bien, Kevin.
Nico se retourna vers l’atelier :
– Il n’en a que pour son chouchou, le roi de la pédale !
Un rictus secoua les joues saupoudrées de taches de rousseurs:
– Un de ces vendredis soir, on ira se balader du côté des cabanons.
– Tu parles d’une balade. Qu’est-ce que t’as derrière la tête ?
– Surprise !

Vlad marchait à sa gauche, tout contre. Il avait l’air ailleurs comme toujours. Elle savait qu’il était tout contre et le reste, Jeanne s’en foutait. Il y avait longtemps qu’elle avait décrypté sa tendre indolence, ses absences lunaires. Jeanne mettait ça sur le compte de son côté slave. Alors, parfois, elle le regardait fixement tout en lui assénant un coup de coude sec dans les côtes. Vlad se contentait d’un jeu de sourcils. Qu’il pleuve, grêle, neige, à l’heure où les gens du coin s’imbibaient consciencieusement Chez Marinette, aujourd’hui comme chaque fin d’après-midi, ils se perdraient dans les dunes, épaule contre épaule, pour terminer leur balade en frôlant le sable mouillé. L’été, ils interrompraient la promenade quotidienne deux petits mois, le temps que les touristes se cassent. Pas question de partager leur intimité avec les rougeauds de la ville ! Leurs corps tanguaient sous le vent. Son bras l’enveloppait. Sa main droite lui entourait l’épaule droite, ses doigts lui caressaient la clavicule droite. Il vouait une véritable dévotion aux clavicules de Jeanne. Le creux où elles se rejoignaient en un petit V, au bas du cou, le rendait dingue. Sans elles, le squelette se désintégrerait, la peau ne serait plus qu’un amas de viande. Ses doigts suivaient intensément le parcours qui les emmènerait jusqu’à l’épaule droite.
– Je sais…tu ne t’en lasseras jamais !
Jeanne se retourna. Se hissa sur la pointe des pieds, ses lèvres frôlant un cou d’une blancheur immaculée que venaient strier deux veines bleutées. Sa main agrippa une nuque qui se perdait dans de grandes mèches blondes. Elle: Je t’aime ! Le regard de l’homme se posa silencieusement sur le visage de sa compagne. Elle : Je sais… Ses sourcils se soulevèrent, deux accents circonflexes surmontaient des yeux à la pupille infime, à l’iris presque transparent.
– Je sais que tu m’aimes, que je suis ta tsarine.
Ils riaient. S’envolèrent dans une valse chaloupée, tournoyant légèrement entre les deux rangées de pieux en bois des brise-lames qui partaient du bas de la digue, traversaient la plage toujours déserte pour s’enfoncer dans la mer comme autant de croix manchotes d’un cimetière marin inconnu. Leurs orteils se noyaient dans l’eau saline, ne laissaient derrière eux que de vagues empreintes vite effacées. Il la prit par la taille, elle se colla. Deux bassins soudés. Ils regagnèrent le sable sec. Jeanne et Vlad, Vlad et Jeanne.
Ils longèrent la vingtaine de maisons qui se cramponnaient face au vent du bord de la Manche, village qui verrait bientôt sa population multipliée par 10. Chambres chez l’habitant, bistrots se la jouant restaurants rustiques, terrain plus ou moins vague se la pétant en camping municipal… Dans moins de trois semaines, les tribus de citadins squatteraient leur intimité, s’approprieraient leur routine amoureuse des fins d’après-midi.
Les amants passèrent, en contrebas de la digue, devant chez Marinette d’où provenaient quelques voix essentiellement mâles. Marinette aussi capitulerait sans trop de scrupule devant l’invasion ennemie. Après tout, ces deux mois de vacances lui permettraient de ne pas trop se tracasser le reste de l’année, d’héberger les alcoolos locaux made in Kronenbourg en mal de boulot et/ou de compagnie tout au long de l’hiver. Commerçante intransigeante, âpre, gourmande en juillet/août, assistante sociale les mois restants.

Un bunker affalé sur la plage, étron de béton tagué, marquait la limite du bourg côté Cap Gris Nez. Ils le contournèrent, toujours en contrebas d’une digue de plus en plus improbable qui se perdait dans les dunes pour réapparaître quelques dizaines de mètres plus tard en un sentier douteux aux contours de moins en moins nets. Ils dépassèrent cinq ou six cabanons pas du tout assortis, sortes de résidence secondaire pour les gens du coin. Illusion d’être ailleurs alors qu’on est nés à deux cent mètres et qu’on mourra à trois cents mètres, voire à une petite heure de route, à l’hôpital de Boulogne-sur-Mer. Cultiver sa différence en osant un vert d’eau soutenu pour recouvrir les parpaings alors que les voisins se cantonnent dans le blanc éclatant, jouer au riche en y jouxtant une terrasse « fait maison » d’au moins une fois et demie la surface de l’habitation, se fabriquer un machin tout en triangle, y compris les garde-fous, parce qu’on a trop regardé les émissions « Osez la maison de vos rêves » à la télé.
Un peu plus loin, à une cinquantaine de mètres, deux fenêtres et une porte à la peinture écaillée surplombées d’un toit en tôle rouge, avec une parabole comme bouclier improbable, s’appuient sur des murs blancs défraîchis.
Vlad se retourna vers elle : – T’as vu, petite tsarine, il y a de la lumière. Ton protégé est là ! Ils s’embarquèrent sur un escalier en billes de chemin de fer qui escaladait les dunes en titubant. Au dessus de leurs têtes, des mouettes en bande hystériques.
– Hé, les filles, vos gueules ! On n’a rien pour vous. Un peu de patience, les touristes ne vont pas tarder…vous allez vous régaler.
Arrivés sur le dos de la digue, il la regarda :
– Que crois-tu qu’il fasse ?
– La tv jusqu’au petit matin.
– Même le vendredi soir ?
– Ne me dis pas que tu es jaloux !

Un fronton hautin traversé d’une inscription en fer forgé gangrenée par l’air salin : 1906. Une maison blanche soulignée de pierres du pays aux volets d’un bleu arrogant et fatigué. Un jardin à l’abandon l’entourant avec un chemin à peine esquissé de graviers gris, comme un trait d’union jusqu’à la rue.  Quand Jeanne avait vu l’annonce « A louer », elle s’était adressée directement aux propriétaires, des gens de Lille. Elle avait emmené Vlad, comptant sur son charme slave. Et ça n’avait pas raté ! La vieille dame qui les avait reçus était tombée dans le panneau. Rien de tel qu’un amant au regard mélancolique qui parle de grands-parents chassés par la révolution russe, lui, l’enfant de Gorbatchev, pour amadouer une vielle bourgeoise à la recherche de la splendeur passée.
Conclusion : un loyer raboté à long terme. Bon, d’accord, ils avaient passé une après-midi entière à ingurgiter quatre tisanes aux goûts divers et une montagne de biscuits secs, à écouter une presque octogénaire se lamenter de sa descendance qui préférait les îles grecques et les Antilles à une villa superbe « entre les deux caps »
– Tu te souviens quand on a emménagé, il y a quatre ans ?
Jeanne et Vlad étaient étendus, enveloppés d’une moustiquaire tombant paresseusement du plafond. Elle attendait sa réponse. Il lisait. Les murs de la chambre, du sol aux appuis de fenêtre, étaient d’un bleu profond, comme celui qu’on trouve à Casablanca. La partie supérieure, plafond y compris, était recouverte d’un ocre doré. Face au lit, deux icônes les regardaient pieusement, gênées. Elles n’avaient jamais demandé à se retrouver là ! Jeanne était couchée sur le ventre le menton tourné vers lui, les épaules moulées dans une robe de chambre soyeuse qui venait tendres des fesses rondes. Un cul tout rond. Bienveillant, souriant. Un cul qui ne sait pas dire non.
Coup de coude dans les côtes de l’amant :
– Dis, tu te souviens ?
Toujours pas de réponse. Vlad lisait la tête posée sur un gros coussin aux arabesques orientales, la nuque formant un angle droit avec son torse glabre, le corps curieusement longiligne enveloppé jusqu‘aux genoux dans un vieux peignoir élimé. Drôle de linceul !
– Qu’est-ce que tu lis?
– Les âmes mortes de Gogol
– Ce n’est pas un titre de livre, ça ! Juste une phrase qu’on grave sur une pierre tombale… Que peut-on bien faire avec des âmes mortes ?
– Du bizness ! N’oublie pas, je suis le petit frère de Poutine et l’arrière petit-fils de Staline. Il faut toujours se méfier des gênes ! Sa tête se pencha vers la sienne, ironique :
– Je ne suis qu’au début de l’histoire. J’en suis à ingurgiter des mots, à les avaler tout crus.
Il n’y avait pas le moindre signe d’exaspération dans le regard de Jeanne, et Vlad avait toujours su qu’il ne pourrait jamais refuser une réponse aux yeux noirs. Quand il s’y plongeait, il s’immergeait dans un océan sombre de compassion qui apaiserait bientôt les tourments de l’âme slave. Ses yeux là l’emmèneraient sur des rivages l’éloignant encore une fois de la noyade. Il lui suffirait de s’y baigner pour savoir qu’il était toujours vivant.
Elle, elle aimait ses réponses métaphoriques, allégoriques. Ses mots, sa manière de jouer avec une autre langue que la sienne, sa façon de construire les phrases.
– Tchitchikov, le personnage central. Un vrai héros russe entouré d’une aura de mystère qui, évidemment, ne vient de nulle part.
Sa tête glissa langoureusement du coussin pour rejoindre la gorge de sa compagne. Elle l’interrogea :
– Que faites-vous demain, jeune slave ?
– Nous avons une mission de la plus extrême importance. Nous allons défier monsieur Vanderbiest dans une partie d’échecs.
–  Vlad… tu le vois davantage que moi !
Ne me dis pas que tu es jalouse !

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