Un samedi, derrière une vitre épaisse

Une girafe rose sort des toilettes du rez-de-chaussée. La girafe rose a le teint blême. Lui, en face, derrière la vitre épaisse, il l’imagine étendue de tout son long dans le hall d’entrée. Il s’imagine alors téléphoner aux urgences afin qu’ils envoient quelqu’un. Mayday, Mayday, vite, vite, une girafe rose git ici sur le carrelage ! Peut-être préférera-t-il faire un appel au micro, nettement plus efficace. Ça tombe bien : il adore entendre sa propre voix résonner entre le carrelage et les néons blafards. Il imagine ensuite la tête du brancardier essoufflé devant l’ampleur de la tâche. Pop MO se prépare pour sa quarantième à quelques mètres du futur hypothétique cadavre rose.
La dame aux lunettes Dolce Gabbana et au pull en laine, motif léopard-zèbre, noir et blanc, demande si c’est toujours tout droit. Il lui répond par l’affirmative. A l’arrière-plan, l’anesthésiste, une jeune doctoresse verte dans son sillage, lui adresse un discret signe de la main. Ils se reconnaissent. Ils sont tous deux fans de bd. Une autre girafe, blonde, plus jeune, nettement plus jeune, moins blafarde, sort du couloir en face, trainant une potence devant elle. La girafe blonde s’ennuie. Elle repasse devant lui 5 minutes plus tard. Et encore 5 minutes plus tard. La potence couine. C’est triste, une potence qui couine sous la lumière blafarde d’un hall d’entrée d’hôpital. Pop MO ne veut pas de gros plan sur la peau du cou qui pend. Pop Mo ne veut pas entendre parler de rides le samedi matin.
Peu après 10 heures du matin, il y a près de trois heures, un monsieur tout gris sans carrure est venu de l’autre côté de la vitre épaisse, un bulletin de virement coincé entre le pouce et l’annuaire. Il souhaitait régler une facture de 3, 70 euros. Tout au-dessus du monsieur tout gris sans carrure, s’étalait une moumoute du même gris, avec ligne sur le côté droit. Lui, il se réfugia dans sa tête et s’y défoula copieusement, injuriant muettement ces pensionnés qui n’ont rien d’autre à glander de toute la semaine et qui viennent le faire chier le samedi pour un versement de 3, 70 euros. Le tout avec un rictus mielleux. Alors qu’il était en train de terrasser tous les pensionnés du monde entier à coups d’insultes, le standard téléphonique clignota. Il décrocha. Une maman qui voulait s’assurer qu’on n’avait pas trouvé le doudou de son fils oublié la veille en pédiatrie. Il répondit par la négative, raccrocha, leva les yeux. Son regard accrocha le dessus du crâne de son interlocuteur tout gris. Une image de palmier crevé sur lequel on avait greffé un doudou le submergea. Le rictus mielleux se métamorphosa en sourire franc et jovial, sans la moindre arrière-pensée.

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