Ceux de Ségou 3

Il dit que le plus grand ennemi de l’Afrique, c’est l’Africain. Il dit que si Lumumba n’avait pas été assassiné, ce serait pas pareil. Il dit que c’est trop facile de mettre tout sur le dos des occidentaux. Il dit que ce n’est pas normal tous ces jeunes qui vont faire leurs études en Europe, que ça fausse tout, que ce n’est pas comme ça qu’on construira une identité africaine. Il dit que l’éducation ici, c’est une catastrophe, que lui n’a pas été à l’école mais qu’il y avait les cours du soir, qu’il n’y a plus de cours du soir à Bamako, que l’art devrait remplacer toutes les religions. Il raconte l’empire Mandingue et le royaume Bambara, l’absence total d’avenir ici, son ennui désespéré de ne servir à rien avec ses deux béquilles, les mariages d’avant, le lundi et le jeudi. On parle de ce qui ne va pas Ici, en Europe, Partout. On parle de foot, de Liverpool, du Real de Madrid, des Diables rouges. Il raconte sa passion du foot quand son père venait le chercher à l’hôpital chaque dimanche, le hissait sur ses épaules, collé à la nuque, qu’ils allaient au stade de Bamako. Il raconte son grand-père Tirailleur Sénégalais en 40-45, couvert de cicatrices, devenu sourd à cause des bombes en Normandie, que c’était bizarre parce qu’on lui avait donné une carte d’identité française. Il se demande s’il y aura un nouveau Hitler.
On ne s’était plus vus depuis avril 2015. Titi avait dû quitter Ségou pour regagner Bamako. Plus de touristes, plus de job. Fini le boulot de guide, fini l’auberge. Alors, il tourne en rond à Bamako. Là, on s’est retrouvés à Ségou pour quelques jours. Les gosses du quartier ont grandi de quelques années, ils crient tous Titi, Titi. Les grands ont raconté Titi aux petits. Alors les petits crient Titi, Titi. Le soir, les ados et les potes d’avant ouvrent la grille et viennent écouter Titi. Ils font le thé. Pap vient voir son pote, amène parfois le repas. Il est assis sur le même banc qu’en 2015. Il l’a remis à la même place, dans le gravier, sous le soleil du matin. Ils parlent religion, politique. Je le sais parce que, de temps en temps, il y a quelques mots en français qui se mélangent au bambara.

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