Confinement 12 (13 avril 2020)

Anicée

(En reprenant le texte du 13 avril d’Anicée Romanias publié dans Atelier 19, en construisant mon texte autour du sien. Le texte de Anicée est en italiques)

La journée du 13 avril avait commencé salement. Un ciel gris dégueulait une pluie froide, le genre de pluie qui le renvoyait en automne. On pouvait oublier le printemps. Le ciel bleu, c’était hier, Ou il y a cinq mois. Mais ce n’est pas pluie la froide sur le velux qui l’avait réveillé. La voix avait percé le plancher peu après 7 h du mat. Il fit un calcul mental rapide. 13 – 28. Ça le ramenait aux environs du 15 mars. Il se leva, se dirigea vers le salon. Souleva le store en soupirant. Ça valait bien la peine d’habiter en ville ! Rien !
Nada ! Personne ! C’est pas demain qu’il irait boire son café dans le bistrot d’en face au volet baissé depuis 3 semaines.
C’est décevant les 13 du mois qui ne sont pas des vendredi. Vous ne trouvez pas ? C’est régulièrement le cas, en plus. Définitivement contrariant. Surtout en plein syndrome prémenstruel et après une je-sais-plus-quantième nuit d’insomnie. Franchement nul. Déjà, le confinement, c’est long, un mois. En dormant très peu, ça fait minimum une semaine de plus. Voilà sur quoi je tente de détourner mon attention et la vôtre, histoire de ne pas penser au «reste ». Ha ! Cet élan prémenstruel de colère! Voilà que ça me fait vous raconter qu’hier je me suis réveillée avec une sacrée gueule de bois.
A 8h30, il empoigna l’aspirateur. Direction la chambre au velux. Aujourd’hui, ça serait la chambre. A fond. Puissance max. Demain, ça serait le salon. Après demain, cuisine + salle de bain. Le vent s’engouffrait dans le velux entre ouvert. Une chambre, ça s’aère. Été comme hiver. Ça faisait partie des 10 commandements de la mother. Il regarda le ciel gris au-dessus du velux. Bonjour maman ! OFF / ON. L’aspi plein pot. Il sourit, se rappelant la tête du vendeur quand il lui avait demandé le modèle le plus bruyant du monde entier. C’était le jour de l’annonce du Confinement Universel qui débuterait le soir-même à minuit.
Et j’avais rien bu la veille. Une fois n’est pas coutume. Par contre je m’étais gavée – mais gavée – d’informations pertinentes. Ça faisait – volontairement – longtemps. J’avais pleuré. J’avais ri (principalement jaune). Eu beaucoup envie de vomir. J’avais harcelé mes amis en ligne pour savoir si eux aussi ils commençaient à piger que là, on était vraiment-vraiment-vraiment pour de vrai au début de La Fin. Ouai, la fin d’un vieux monde tout-pourri-tout-dégueu-avec-quasi-que-des-perdants-dedans. Avec des dés complètement pipés. On est d’accord. Néanmoins, l’agonie, elle s’annonce bien craignos quand-même.
Quand il l’avait emménagé au troisième, le proprio lui avait dit : vous allez voir, elle est sympa. Cela faisait près de 6 mois, il ne l’avait jamais croisée. Il connaissait son prénom et son nom. Ils étaient scotchés méticuleusement en bas. Une artiste, c’est ce qu’il se dit en regardant les lettres dessinées sur la boîte aux lettres. Avec plein de fleurs en couleurs autour. Et des légumes dessinés plus vrai que vrai. Bon, au début, ça l’avait surpris ces légumes peints sur la boîte métallique accrochée à la façade. Il coupa l’aspi, l’entendit se déplacer bruyamment. Des pas rapides qui martelaient le sol. Le son était mat. Elle devait être pieds nus. Et sa voix qui s’immisçait entre les rainures du plancher. Depuis 3 semaines, il avait eu le temps de cartographier tous ses déplacements. Sauf aujourd’hui. Et demain, et après demain. 13 – 28 = 15. Il coupa l’aspi. Il entendit les portes claquer. Il imagina les 2 journées qui suivraient. Leurs appartements avaient la même disposition. Pas grave, il y avait l’aspi.
Et là, ça ne fait que commencer et on est déjà à bout. Et on le sait depuis tellement tellement longtemps. Et nous, ici, on y est allé, gaiement, à coup de city trips exténuants, de multitudes de fringues et objets moches, de médocs à gogo et de barbec’ entre amis ad nauseum. Et on a cru avoir bon. Et maintenant, on a carrément mal au bide. Ça s’appelle la Culpabilité. Personne n’aime ça. Beurk caca ! Mais bon, la Responsabilité, c’est vachement difficile aussi. Alors on dit et on répète que le changement et bien il doit être stru-ctu-rel. Quelqu’un y croit encore une demi-seconde, sérieusement? Ben non. Ça ne va juste pas arriver. Va falloir bouger nos popotins tout ramollis. Changer. Tout. Tout. Tout. Vite. Très vite. Si on peut sortir à nouveau un jour. Mais il ne faut pas avoir PEUR, non-non-non. Ah ça non ! Sinon, « Ils » auront gagné. Faut garder une belle dose de béatitude bien immobile, histoire de bien-se-faire-baiser-sur-toute-la-ligne-tout-en-restant-super-positifs-et-zen.
Les autres fois, il avait adapté ses horaires en fonction de ces trois jours. Sitôt réveillé, il dévalait les escaliers, claquait la porte, haussait des épaules en jetant un coup d’œil à la boîte aux lettres aux fleurs et aux légumes. Pour les légumes, il avait compris ! Ce serait ces trois jours Cinéma. Deux séances d’affilée sitôt sorti du boulot. En général, elle était calmée à son retour. Depuis, trois semaines, plus de cinéma. Il fallait adapter une stratégie adaptée au Confinement Universel. Il s’arrêta. Constata que la danse hachée aux pieds nus se concentrait exclusivement au niveau du salon. Il l’imagina tournoyer dans le salon d’en bas hurlant ses incantations. Il sourit, se dit qu’elle avait dû habiter une yourte dans une autre vie. Il brancha l’aspi dans la pièce de devant. OFF / ON. L’aspi tournerait plein pot jusqu’à la nuit tombée. « Merci beaucoup le New-Age de nous avoir saccagé le peu d’esprit critique que la religion nous avait éventuellement laissée. On fait comme ça alors ? On recommence pour un tour dès qu’on nous le permet ? On se prend le mur pile poil de face ? Y’a carrément moyen, c’est certain. Tant qu’on ne culpabilise pas trop trop, ma foi. Et surtout, faites des gros bisous à vos mômes avant qu’ils aient envie de vous enterrer de votre vivant… » (Épluchez l’oignon et les carottes, lavez-les et coupez-les en dés. Pelez la gousse d’ail, dégermez-la et ciselez-la. Rincez les lentilles et égouttez-les. Versez 2 cuillères à soupe d’huile d’olive dans une sauteuse. Faites y revenir les oignons ciselés quelques minutes. Ajoutez ensuite le concentré de tomates, l’ail, les épices (excepté le sel et le poivre) et les lentilles. Mélangez. Ajoutez ensuite les dés de carottes puis mouillez avec environ 750ml d’eau et laissez cuire entre 30 et 40 minutes. Rajouter de l’eau en fin de cuisson si besoin… ça dépend de vos lentilles, de la force du gaz, du diamètre de votre plat etc.) De la cuisine, il jeta un œil en direction du salon. L’aspi faisait son boulot, filtrait les hurlements et les incantations. Il se concentra à nouveau sur la préparation des lentilles à la marocaine. Toute à l’heure, il tambourinerait sur la porte de l’appartement du deuxième étage, déposerait le plat encore chaud sur le sol avant d’escalader 4 à 4 la volée d’escaliers.

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