La fille dans une camionnette rouge

Where is my mind. Il hurle plus qu’il ne chante. Where is my mind. Y avait longtemps qu’il ne s’était plus passé les Pixies dans la voiture. Where is my mind. Il y a presque aussi longtemps qu’il n’avait plus trouvé la vie digne d’un quelconque intérêt. Quand ils se sont quittés ce matin, elle lui a dit : A ce soir ? Il lui a répondu : A ce soir ! Chez toi ? Chez moi ? Elle l’a embrassé tout doux, les doigts ancrés dans sa nuque : Je t’envoie un texto en fin de matinée.
Il regarde l’heure sur le tableau de bord. On est presque fin de matinée. Il a posé son smartphone sur sa cuisse droite, la jambe de l’accélérateur et du frein. Il sourit, ses yeux pétillent. Where is my mind. Bon, faut pas qu’il s’emballe. Where is my mind. L’emballement, chez lui, ça fait partie du full option. Where is my mind. On pourrait même dire que, émotionnellement, il a comme un handicap. Le genre de mec à croire que des bras ouverts, c’est pour la vie. Il adore quand les mains de Laura viennent lui enserrer la nuque juste avant le baiser tout doux. Comme hier soir, cette nuit, ce matin. Rapide coup d’œil sur sa cuisse droite. Rien. Nada. Faut qu’il fasse gaffe. Il sait qu’il doit faire gaffe. Laisser faire la vie, le temps qui passe, celui qui n’est pas encore passé. Respiration. Expi, inspi. Longue, l’expi. Coup de klaxon. Il jette un bref regard dans le rétro. Une camionnette rouge toute cabossée dans son dos avec appels de phares. Qu’elle le dépasse ! Lui, il attend la fin de matinée. Elle le double. Y a une fille côté passager qui lui fait des grands signes. Il ne la voit pas. Il regarde droit devant lui en louchant vers sa cuisse droite. Il se méfie d’un passage piétons vicieux dans quelques centaines de mètres. Les gens du coin l’appellent le passage du piéton mort. A l’intérieur d’un virage, vicieux. Where is my mind. Il a même été amoureux de Kim Deal. Where is my mind. La première bassiste des Pixies. Where is my mind. C’est dire ! Dans l’échelle Richter du romantisme, il est à 9, 5. Champion du monde toutes catégories. Flash lumineux sur la cuisse droite, écran fluo. Bip. 3 Bip. Un texto. Son buste se penche vers l’avant, empoigne le smartphone de la main droite : Quand tu vois une camionnette rouge toute cabossée avec une fille dedans… BAM. Son mat, sourd. Il ne lit pas la suite, l’airbag l’a scotché sur le dossier. Bassin, dos, omoplates, nuque. Sa main droite enserre la suite du texte qu’il ne lira qu’à l’arrivée de l’ambulance et des flics : … qui te fait signe, c’est moi, Laura. PS : on se voit chez toi. Lui, il est groggy, ne distingue rien au-delà du pare-brise. Il ne sait pas encore que BAM est le bruit que font un enfant et sa mère quand ils se font percuter de plein fouet par une voiture. Dehors, des gens crient, appellent d’autres gens. Lui, il aimerait juste qu’ils lui disent si c’est chez elle ou chez lui.

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