Tu vas tout de suite t’excuser parce que c’est compliqué de se faire entendre derrière un masque. Puis tu vas monter sur une table et retirer ton masque. Non, une chaise. C’est plus facile de monter sur une chaise que sur une table. Tu vas leur dire que c’est super compliqué de voir un sourire ou de l’inquiétude derrière un masque mais qu’un masque, c’est quand même super bien pratique pour les grimaces. Tu leur diras que c’est normal d’avoir peur du covid, que c’est normal d’avoir peur des mesures édictées par des gens qu’on voit à la tv, que c’est normal d’avoir peur des gens qui ont peur. Tu ajouteras que, toi aussi, tu es un peu paumé.
Et puis, là, maintenant, devant ton écran, tu te dis que ce n’est peut-être pas une très bonne idée de monter sur une chaise et de retirer ton masque pour te faire entendre. Que c’est pas très sérieux pour un prof. Alors tu oublies la chaise, tu remets ton masque virtuel, et tu continues. Pas question qu’on ne te prenne pas au sérieux dès le premier jour, dès la première semaine de cours ! Alors tu leur parleras de ton cours, que tu n’es pas un prof de rédaction, que ton objectif, c’est qu’ils.elles trouvent chacun.e leur grammaire. Là, tu vois déjà leurs sourcils tressauter. Tu continues ton laïus. Que dans le théâtre, par exemple, il y a une grosse vingtaine de thématiques, que tout a déjà été dit, écrit. Que c’est donc l’occasion d’amener leur singularité, de la construire, de la revendiquer comme on assemble les 1000 pièces d’un puzzle qui est le leur. Là, à ce moment-là, tu sais déjà que tu les perds. Tu le vois à leurs sourcils et aux plis qui se dessinent sur leur front. Tu vas vite leur rappeler qu’une école d’art, c’est avant tout un lieu d’expérimentation, qu’ils.elles vont expérimenter différentes techniques qui leur sembleront peut-être parfois bizarres, et que c’est normal s’ils.elles les trouvent peut-être parfois bizarres. Tu ajouteras très vite qu’il faut se méfier de son propre cerveau, qu’il sera parfois leur plus grand ennemi, que ce n’est pas à lui de choisir ou de censurer leurs mots. Il faudra vraiment le remettre à sa place, celui-là. L’empêcher de jouer au rédacteur en chef !
Alors, seulement, tu pourras leur expliquer qu’une histoire, c’est d’abord des mots qui passent par là, qu’il faut les saisir au vol comme on fait un croquis. Que les phrases, le récit, l’histoire, c’est comme l’encrage. On y pensera après. Que, de toute façon, il y a des croquis qu’il faut laisser tels quels, qui n’ont pas besoin d’encrage. Qu’ils n’ont aucune raison d’avoir la trouille !
Là, maintenant, tu te dis que, monter sur une chaise, retirer son masque, ce n’était pas une si mauvaise idée. Tu aimerais avoir le cran ! Que ça se passe comme ça dans la vraie vie, la semaine de rentrée ! Tu aimes cette idée, tu aimerais que, ensuite, chaque étudiant.e décide aussi de se hisser sur cette chaise, de retirer son masque. Pas longtemps ! Juste quelques secondes.
