La bande dessinée dans ce qu’elle a de plus insupportable (pour moi) 1/5

Dans les années 90 (La Marque jaune existait depuis une dizaine d’années), la librairie était chargée d’approvisionner en livres le festival de bd de Durbuy. Vers 2012 (j’étais prof d’écriture aux Beaux-Arts depuis près d’une dizaine d’années), j’ai demandé aux étudiants bd/illu ce qu’ils lisaient. Après le cinquième ou sixième Agent 212 ou/et Cédric, j’ai stoppé l’interrogatoire. Début 2016, je demande à un étudiant vidéaste si il lit de la bande dessinée. Il me dit qu’il adore la bd. Les petits hommes, par exemple. Un peu dépité, je m’adresse à une étudiante scénographe qui lisait une bd, un peu comme un prédateur super affamé. C’est quoi ? dit le prédateur super affamé. Boule et Bill, répondit le petit Chaperon rouge. A la mi-juin 2016 fleurissent des annonces sur facebook annonçant, pour la première fois In the World, un festival international de bd dans ma ville. Au programme, une moitié de dessinateurs annoncés étaient déjà présents à Durbuy, au milieu des années 90. Fin du Contexte 1 (il n’y a pas de point de vue sans vécu).
Il y a l’enfance dans un environnement où on lisait une bande dessinée à table afin de ne pas l’abîmer. Où les grands parents paternels de Namur étaient abonnés à Spirou depuis les années 40, où l’on trouvait tous les exemplaires du Petit XXème dans le grenier. Où les grands parents maternels de Marche-en-Famenne étaient abonnés au journal Tintin depuis les années 40, où je suis tombé, en lisant les recueils, sur une photo de ma mère et de mon oncle ados posant avec le cocker familial (ils avaient gagné le concours « Photographie-toi avec ton animal préféré »). Chez les parents, à Gembloux, c’était, chaque mardi, le journal Tintin avec les arrivées inoubliables « jusqu’à la fin des temps » de Hugo Pratt et Will Eisner et Jonathan. A Gembloux « pays des fous » (à ne pas confondre avec sa voisine Grand-Manil « pays des imbéciles »), il y avait un ordre de passage de lecture précis. En premier, le père quand il rentrait du boulot, la mère-au-foyer avait dû le lire dans la matinée. En second, celui des 4 enfants qui acceptait de faire la vaisselle, les deux autres (la petite dernière était encore loin de savoir lire) attendant la fin de la vaisselle et de la lecture. L’élu volontaire prenait tout son temps dans la réalisation de ces deux activités, histoire de pousser les deux autres à bout. Fin du Contexte 2 (il n’y a pas de point de vue sans contexte).

Il y avait ce client adorable, ex-prof à la Sorbonne, grand spécialiste du livre d’illustration pour enfant dans ce qu’il a de plus novateur, qui ne s’intéressait qu’à la ligne claire, à Hergé, au mieux à Ted Benoît. Qui ne se souciait pas de Munoz, de Baudoin et de l’Association. Il y avait ce client pas très agréable, plasticien immensément reconnu, utilisant toutes les techniques contemporaines dans son travail artistique, qui n’offrait à son gamin que des Buck Danny et des Patrouilles des Castors. Qui ne se souciait pas de Munoz, de Baudoin et de l’Association. Il y avait ce chouette mec qui adorait le punk, la noise, le grunge et qui trouvait que, en ce qui concerne Munoz, Baudoin et l’Association, son fils de quatre ans dessinait « pareil ». Il y a ce prof d’écriture qui n’ose pas parler à ses étudiants de Munoz, Baudoin et l’Association afin de ne pas passer pour un vieux con. Fin du Contexte 3 (il n’y a pas de point de vue sans anecdotes).
Je me souviens de ce chouette mec féru de littérature « de maintenant », de cinéma pointu voire underground, qui s’inquiétait de la parution du prochain Largo Winch, d’un galeriste d’art contemporain forcément snob me tendant fièrement Silence de Comès près de vingt ans après sa sortie : on ne doit pas être très nombreux à aimer ce genre de bande dessinée !
Je me souviens de ce collègue plasticien-prof découvrant Crumb en 2015 : Wawww, ça a l’air chouette comme bd… t’as vu sa cote ?

La nostalgie et le retour à l’enfance (c’est pas pareil, hein!) sont intimement liés à la bande dessinée. Son fond de commerce, comme une éternelle fancy-fair. Comme si je lisais des succédanés du Club des Cinq depuis 55 ans, comme si j’étais inconsolable de Thierry la Fronde, comme si j’étais resté calé à Buddy Holly. Comme si mon idéal féminin s’était construit autour de la seule Fifi Brindacier. C’est ça aussi, la bande dessinée. Un côté « quand j’étais petit ». Comme si la fraîcheur était invariablement liée aux couches-culottes, à l’acné et au concours de pets, à Henri Des, aux Musclés et à Dragon Ball. Comme si l’avenir appartenait aux gros nez et aux elfes aux gros seins (les gros seins, vaste sujet… faudra qu’on reparle du fantastique et de la fantasy). Bon, je ne suis pas en train de dire que les frères Dardenne, c’est un passage obligatoire ! La légèreté ne sent pas automatiquement le pipi. D’ailleurs, il y a plein de gros nez à l’Association.
Des mecs comme Franquin, Hergé et Tilleux étaient complètement raccords avec leur époque (le pop art et tout ça), Les Petits hommes dans les années 80, ça faisait déjà partie des tâcherons, « à la manière de ». Non pas qu’il faille qu’un art se réinvente à tous les coups et ne puisse être une forme noble d’artisanat !  Le problème, c’est que, pour l’étudiant/étudiante des années 2010, la bande dessinée, c’est ça ! Les Petits hommes et Boule et Bill.

Comme si Hugues Aufray et Bob Dylan, c’était du pareil au même, comme si la bande dessinée s’arrêtait à l’enfance, comme si l’enfance s’arrêtait à la bande dessinée, comme si le grand critique cinéphile Hugues Dayez s’était arrêté à Franquin. Comme si, pour le public adulte, bande dessinée et analité, c’est du pareil au même.

un autre lien, toujours à propos de culture dans ma ville

https://michelvandam.com/2015/12/21/juste-un-peu-dans-le-kaka/

 

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