Juste un peu dans le KaKa

« Tu confonds tout ». L’argument choc quand on osait dire, il y a deux mois, que Karbon Kabaret, c’était pas terrible du tout, juste un gros machin dégoulinant de beaux sentiments alcoolisés. Quand on osait mettre en cause le budget de ce truc, on s’entendait dire : c’est pas nous qui paye, c’est Mons. Quand on osera dire que la somme attribuée à ce truc venait, in fine, des poches du contribuable, on aura droit à « Tu confonds tout, hein ! ». L’argument massue.
A Liège, on a tendance à confondre socio-culturel, folklore et culture. A les amalgamer. Plus on les malaxe et plus les responsables politiques ont l’impression qu’ils touchent à l’universel. Il n’y a pas si longtemps, ma ville était envahie d’éléphants, de pipes, de vaches et, exemple plus précis, d’objets immondes sponsorisés par des entreprises locales et censés représenter Noël sous la forme de sapins faisant davantage penser à des travaux design réalisés par de jeunes ados ou par un club de seniors découvrant l’abstraction et, plus particulièrement, la forme géométrique triangulaire. La honte !
Maintenant, un peu d’histoire. Ma petite histoire dans le monde culturel de ma ville. Mon expérience, quoi ! Juste des trucs pas graves mais qui montrent que pas grand chose ne change dans le paysage culturel de ma ville, qu’on est toujours un peu, juste un peu, dans le caca. 

Dans les années 80, François Schuiten et Benoît Peeters reçoivent le prix d’Angoulême pour leur livre La Fièvre d’Urbicande. Schuiten étant déjà venu dans ma librairie, y ayant déjà exposé, Je vais trouver une personnalité liégeoise et incontournable (toujours « en action » et vivante) de l’art contemporain liégeois, avec ses albums sous le bras. Elle (la personnalité toujours « en action » et vivante ) m’avoue ne pas s’y connaitre en bd et me dit s’en référer à son échevin. Quinze jours plus tard, je retourne dans ce haut lieu de la culture liégeoise habité par cette personnalité toujours « en action » et vivante . Cette haute personnalité de la vie culturelle m’accueille par  » Mon échevin ne connait pas ce dessinateur et même son épouse, qui pourtant s’y connait en bd, ne le connait pas ».
YEAH !
Dans la fin des années 80, conférence de presse à la Maison de la presse de Liège annonçant la venue de Enki Bilal, l’AUTEUR des années 80, dans ma librairie La Marque Jaune. Discussion avec the spécialiste (lui, il est mort) de la culture rtbf-Liège : « C’est qui ton Bilal ? Tu aurais pu inviter François Walthéry (créateur de Natacha, toujours vivant) parce que, lui, au moins, il raconte des blagues au micro. »
YEAH !
A la toute fin des années 80, on propose à François Schuiten de réaliser une scénographie des Cités Obscures aux Halles de la Vilette. Expo 3D qui préfigurera les scénographies contemporaines qui jettent des ponts entre dessin, 3D, vidéo. Schuiten me propose de faire suivre cette expo à Liège, en exclusivité pour la Belgique. Il chiffre les frais de montage à 300 00 0 euros, somme que nous trouverions tous les deux. Un lieu, rien qu’un lieu. Unique demande. Le reste, gratos, à l’œil, rien que de la pub pour ma ville. Schuiten était tombé sous le charme de l’église Saint-André. The lieu pour l’expo « Le musée des ombres ». Avec un concert de Wim Mertens. Une personnalité politique liégeoise (toujours vivante, la personnalité, mais plus dans la politique) nous donne un accord de principe sans qu’une date soit arrêtée dans les mois qui suivaient. Plein de coups de fil plus tard, aucune nouvelle. Rien, que dalle, nothing. Tout ça pour apprendre que cette personnalité aurait souhaitée cette expo deux années plus tard, au moment des élections, par exemple.
YEAH !
Dans les années 90, Schuiten et Peeters sortent un bouquin, Brüsel, qui met en scène une ville du futur s’imprégnant de la capitale européenne (Schuiten est bruxellois). Réaction d’une personnalité politique liégeoise (toujours vivante, la personnalité, mais plus dans la politique) : « Tu sais, à Liège, on n’a pas les sous… mais tu peux dire à Schuiten que, s’il fait un livre sur Liège, il pourra dormir à la maison le temps de la réalisation de l’album . »
YEAH !

En 2014, les bains de la Sauvenière sombrent définitivement au profit de La cité miroir. La piscine d’Outremeuse est dans un état lamentable et le projet d’une nouvelle piscine à Jonfosse, censée remplacer les bains, enterré. Aux oubliettes, le peuple. Les notables, les artistes, les bobos sont contents et vernissent à donf. Eux, ils vont à Valkenburg. Consanguinité. J’en arriverais presque à mettre sur le même pied la suppression de la Caravane des quartiers (des concerts de hiphop, rap, des trucs en direct du petit peuple de Droixhe) qui coïncida avec le début des Ardentes. Les notables, les artistes, les bobos étaient forts contents, eux ! Consanguinité.
YEAH !
En septembre 2015, Karbon Kabaret, place Saint-Lambert. Déjà mal barre, cette histoire de K à la place de C. Pour rappel, le K au lieu du C, c’est le truc des punks de la fin des années 70. Juste une manière d’écrire Fuck partout. Fuck-Fuck-Fuck. Rigolo, non ? 400 000 euros de Fuck. Le fuck comme unité de monnaie liégeois. Rigolo, non ? Ou l’art de fuir le signifiant pour ne garder que le graf. Bon, dac, sur ce coup-là, je le joue Enculeur de mouches.
« Les liégeois sont des alcooliques et n’ont pas pu retenir les industries. Mais ce n’est pas grave, demain ils auront tout oublié. » Un résumé de Karbone Kabaret par un ami qui l’a lu dans l’article d’un journaliste liégeois travaillant pour un journal national (pas la Meuse, hein!) Bon, encore un enculeur de mouches, un empêcheur de tourner en rond. Un qui confond tout, hein ! Bon, moi, j’ai des amis qui, fin septembre 2015, ont décidé de mettre des œillères. Des vieux punks qui disaient tout le temps Fuck dans les années 80, entre deux pogos. « Bon, tu vois Michel, j’ai des copains, c’est chouette, pour une fois qu’ils ont du blé pour leur art, hein, dit, hein! » Et quand on leur fait part de ce discours pour le moins schizophrène, ils rétorquent au mieux : « Tu mélanges tout, tu confonds tout ». Au pire, ils font un gros kaka nerveux et tirent la gueule dans les hauts couloirs. Il y a aussi ceux qui trouvaient « suffisant » les empêcheurs de tourner en rond. Critiquer ce spectacle, c’était nier le plaisir populaire. Une attitude élitiste.
La suffisance, mec, c’est croire que les gens sont incapables d’aimer autre chose que la soupe que tu leur sers. Qu’il ne faut pas confondre ta bonne conscience de mec de gauche avec de la culture en boîte. Que, dans ce cas précis, c’est la consanguinité qui devient la marque de fabrique de l’élitisme. Une histoire, une histoire, une histoire! J’ai habité plein d’années rue Sainte-Marguerite (sisisi, et j’ai adoré ça.) Un jour d’été, alors que j’écrivais un scénar de bd en écoutant Luna à fond la caisse, les fenêtres ouvertes, des mecs travaillaient sur le toit du voisin. Des ritals, des maroufs. Du peuple, quoi ! Ils sont tous venus, l’un après l’autre, me demander le nom du groupe, pendant 3 jours (je sais… quand j’aime, je ne compte pas !) On devait être une dizaine à écouter Luna début des années 90, dans ma ville. Du snobisme, de l’élitisme ? Nan, simplement des relais qui ne se font pas parce qu’on croit « le peuple » incapable de goûts singuliers. Cela dit, je dis ça et je dis rien. Moi, du moment qu’on me laisse le micro-festival !
YEAH !
En octobre 2015, Valérie Trierweiler honorait le prix littéraire du Saga café (le pendant liégeois du prix du café de Flore… sisisi, hein, dit !) de sa présence. Personne pour rougir de la caution qu’apporte cette dame à la littérature francophone. Pas à Liège, en tout cas.
YEAH !
En novembre 2015, des gens sont venus dans l’école des hauts couloirs. Dans l’amphithéâtre, on a réuni tous les gens qui habitent l’école des hauts couloirs. Moi, j’avais entendu parler d’un projet autour de Tchantchès. Me suis dit ouille-ouille-ouille, ça sent pas bon. Alors, les gens sont venus avec l’idée du siècle : faire un bouquin de bd avec Tchantchès comme personnage principal. Tu sais, Tchantchès, ce mec en bois qui est pas de bois quand il voit Nanesse, qui a construit la montagne de Bueren avec les 600 franchimontois, qui était l’ami de Simenon qui lui, c’est ce qu’on dit, n’était pas insensible aux boches. Fallait voir la gueule des profs qui habitent Bruxelles ou Mons ! « Hé, Michel, tu te rends compte… si on demandait aux étudiants de faire une bd sur Manneken-Pis ou le Doudou. » Nan, pas possible. On ferait la révolution, nous, à Liège. On accepterait jamais de tels diktats, nous les valeureux liégeois incorruptibles et tout et tout !
YEAH !

En 2016, on parle de deux festivals de bande dessinée à Liège. L’un organisé par la ville, l’autre par la province. Nous, à Liège, on sait que la ville et la province, c’est pas top entre eux. Alors, on va avoir deux festivaux, avec un max de gens qui vont grapiller des sous. Parce que l’argent n’a pas d’honneur, et qu’un artiste, c’est parfois comme un mercenaire. Quelqu’un qui a été privé d’odorat quand il était petit. Et que, parfois, l’artiste, il fait là où on lui a dit de faire. Et que le politique qui lui a dit où il devait faire, ben, il est aveugle parce qu’il a des paillettes plein les yeux quand il voit l’artiste. Alors, on est dans le KaKa.
YEAH !

2 réflexions sur “Juste un peu dans le KaKa

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