Alors il se glissa dans le cerveau d’un anthropologue, entreprit de recouvrir jour après jour le mur du salon de post-it blancs, jaunes, bleus ciel, roses, mauves. Il les ordonna en colonnes, par couleur, créa des catégories dans un espèce de vaste tableau genré.
Il y avait la colonne blanche qui reprenait les caractéristiques physiques forcément subjectives que lui inspiraient leurs photos, les traits de caractère revendiqués par les modèles et leurs goûts culinaires. Il y avait la colonne jaune avec celles qui posaient au sommet de paysages montagneux, s’arc-boutant sur des bâtons de marche flambant neuf et qui réclamaient de l’aventure avec un mec fidèle, gentil et attentionné. La colonne bleu ciel avec celles qui posaient un verre de vin blanc en gros-plan enserré dans des doigts au vernis pas discret du tout cachant ainsi une partie de leur visage, comme si la consommation d’alcool était le symbole suprême de la coolitude qui ouvrait toutes les portes de l’âme. Il y avait la colonne rose avec celles qui posaient en compagnie d’un chihuahua dont la tête ornait le sein droit tandis que le reste du corps du dit chihuahua s’enfonçait dans l’aisselle droite de la dame, un peu comme un sac à main à poils aux yeux globuleux qu’on tient au creux du bras de peur de se le faire voler. La mauve avec les amies de la nature et/ou des chats et/ou du yoga et/ou des balades dans les bois et/ou des voyages parce que c’est tellement excitant de rencontrer l’Autochtone. Au fil des jours, sa démarche tenait davantage de celle de l’entomologiste que celle de l’apprenti anthropologue. Il dût recourir aux post-it verts afin d’y ajouter celles qui posaient avec leurs enfants, se déguisaient en mère Noël et rêvaient de terminer leur vie sans prise de tête dans le sud de la France ou en Espagne ou dans les îles où l’on parle le français.
Chaque matin, il se plongeait dans les colonnes colorées, requalifiait ou étoffait certaines d’entre elles. D’autres débordaient de la couleur qu’il leur avait attribuée de prime abord. Les épicuriennes, par exemple qui cumulaient randonnées, vin blanc et méditation. On les retrouvait dans au moins 3 colonnes. Il dût faire le deuil de la création d’une nouvelle catégorie pour pénurie de couleurs : les femmes à yoga à chats à motos, les femmes généreuses, fidèles, gentilles et attentionnées, les épicuriennes, les « je sais ce que je veux », les « je sais ce que je ne veux plus ».
Depuis qu’il avait établi son profil perso, identique sur les trois sites, il avait passé des heures à triturer, étoffer, malaxer la rubrique « musique » sur les trois. Il ne voulait pas qu’il y ait la moindre ambiguïté à ce sujet. Oui, il avait des goûts très précis en ce qui concerne ses préférences musicales. Et il était choqué par leurs goûts à elles. Au mieux, elles appréciaient Coldplay et U2. Parfois Muse. Au pire du mieux Queen. Au pire du pire Christophe Mahé, Patrick Bruel et Florent Pagny. En ce qui concernait leurs goûts en classique, n’y connaissant rien, il était d’une totale tolérance.
La première mission dont il s’acquittait lorsqu’il visitait le profil de la prétendante à ses clicks, était de se livrer à une autopsie minutieuse de la playlist de la dite prétendante. Ce qui l’amenait à soupirer bruyamment dans 99 cas sur 100 à coups de petites expis stridentes. A chaque fois il revenait à son propre profil, faisait défiler sa propre playlist, la modifiait sans cesse, pesant le pour et le contre, conscient qu’il fallait plaire mais pas à tout prix mais pas à toutes. Très vite, il se décida presque contraint et forcé à l’élaguer. OUT, les groupes punk de son adolescence auxquels il n’avait jamais renoncé. Exception : les Sex Pistols. Pas touche aux Sex Pistols. Idem pour Nirvana.
Après deux ou trois semaines, il se résolut ainsi à intégrer simultanément les Beatles dans ses trois listes. Après cinq ou six semaines, Pink Floyd. Et Supertramp. à sa grande honte. Après sept ou huit semaines, suite à une soirée à coups d’Orval en compagnie de son amie-terrasse suivie d’une nuit blanche réflexive, il ajouta Guns and Roses. Elle lui avait certifié avec véhémence que la plupart de ses copines à elle les adoraient. Lui les avait toujours détestés.
Quelques jours avant la réunion au sommet, il se demanda s’il était tenu d’aborder l’épisode « Düsseldorf » avec sa fille. Lui raconter cette allemande qui l’avait liké sur le deuxième site, avec qui il avait échangé sur WhatsApp puis par mails interposés pendant deux ou trois semaines. Elle se débrouillait pas mal avec le français hormis quelques approximations ici et là. Quand il lui avait proposé une visio et de délaisser l’écrit, elle avait rétorqué que ce serait quand même plus cool qu’il la rejoigne là-bas. Ajoutant qu’elle avait deux chambres… le tout ponctué de smileys. Pour lui qui n’avait jamais été au-delà de la Baie de Somme, une Allemande parlant le français, c’était le sommet de l’exotisme. Bon, il a l’exotisme facile ne s’exprimant qu’en français. Il l’avait bien spécifié sur ses trois profils. Langue parlée : français. Langue parlée par les amoureuses potentielles : français. Quant à la distance, sa future hôtesse était dans les clous. Bruxelles – Düsseldorf : 204 kms.
La veille de la rencontre au sommet, deux ou trois questions en boucle. Jusqu’où un père a-t-il le droit de travestir le réel avec sa progéniture ? L’embellir, le cacher, le sous-entendre ? Doit-on tout dire sous prétexte qu’elle est adulte ? Conflit de loyauté entre un homme célibataire bientôt sexagénaire et un père bientôt sexagénaire. Après tout, elle, elle n’avait jamais hésité à partager ses histoires amoureuses avec son père, par allusions à peine voilées voire pas voilées du tout. Même les plans Q d’un soir. Même s’il n’avait jamais été vraiment à l’aise devant ses déballages. Même s’il lui était reconnaissant de cette confiance… bien qu’il se demandait aujourd’hui si ce n’était pas de la provoc, cet excès de partage unilatéral d’intimité.
Ce ne fut qu’au deuxième service qu’elle changea le rythme gentillet de leurs échanges et aborda son père sans ménagement. Mi-hilare, mi-exaspérée. Plus hilare qu’exaspérée :
– ‘Paaa… mais qu’est-ce qui t’as pris ?
– Qu’est-ce que j’ai encore fait !
– Le fils naturel de Bob Dylan !
– Mais… comment tu sais ?
– Maman !
– Ta mère ?
– Quoi ? Elle n’a pas le droit d’aller sur les sites de rencontre ?
Elle éclata de rire, prit un accent méga nasillard, l’accent caricatural qu’elles prenaient, elle et sa mère dans la vie d’avant, pour se foutre de lui chaque fois que la voix « ouin-ouin » de Dylan squattait le salon. Jusqu’au jour où elles lui avaient offert un casque audio pour la fête des pères.
– Déjà que t’as jamais supporté le patchouli et le henné ! Là, tu vas être servi. Tu auras droit au kit complet avec sarouel.
Elle déplaça sa chaise tout contre la sienne, épaule contre épaule. Elle le touchait son petit papa. Il avait besoin d’être materné son petit papa. Elle s’appropria autoritairement l’écran :
– ‘Paaa !
– Quoi, encore ?
– Ton pseudo ?
– Quoi, mon pseudo ?
– Kurt de BXL !
Elle insista, il lui promis de changer de pseudo sur les trois sites. Elle insista encore. Il vira les Sex Pistols de sa playlist, y intégra Depeche mode et Coldplay. Et Muse. Il se leva, se dirigea légèrement groggy vers les toilettes juste avant le dessert, se dit que ce serait une très mauvaise idée de lui raconter son périple d’il y a une dizaine de jours à Düsseldorf. Qu’il en réserverait l’exclu à sa meilleure pote de terrasse entre la deuxième et la troisième Orval. Elle, le choix de Düsseldorf comme destination, elle le comprendrait. Ils étaient tous deux fan de kraut rock. Il se redressa devant l’évier, se mit sur la pointe des pieds. Il avait toujours été complexé par sa taille. Il croisa son regard dans le miroir. Esquissa un début de sourire, imagina sans peine son fou rire à elle quand il lui décrirait son arrivée à lui dans la gare de Düsseldorf. Cette femme filiforme qui le héla en bas de l’escalator, écorchant son prénom, et l’emmena prendre un café dans une banale galerie commerçante attenante à la gare.
Il devina très vite dans leur brouhaha de mots que son apprentissage du français remontait à ses deux premières secondaires, et à Google translate en ce qui concernait l’écrit. La curiosité l’emporta sur son envie de faire demi-tour, de reprendre le prochain train pour Köln et la correspondance pour Bruxelles. Il s’agissait davantage de lâcheté que de curiosité ! Elle l’emmena dans le métro. Voyage sous-terrain qui les emporta dans un décor de mini tours en béton, genre Lego « modèle de base » d’après guerre. Ils montèrent au troisième étage, pénétrèrent dans le hall d’entrée puis dans la pièce de séjour. Elle lui présenta la seconde chambre : un clic clac occupant la moitié du salon. Tout neuf, le clic clac. Il se sécha les mains, croisa à nouveau son regard dans le miroir, gloussa, haussa les épaules, regagna leur table, l’embrassa sur le front, s’essaya, épaule contre épaule. Lui désigna le téléphone :
– Alors, ma fille… où en était-on ?
