La falaise de Bandiagara

Au sommet de la falaise de Bandiagara, un baobab squelettique s’accrochait à la roche rouge, 225 mètres au-dessus de ma tête. J’avais mis plus de vingt ans à trouver dehors le lieu qui servait de décor à mes rêves.

baobab7

Le fleuve à droite, la nationale à gauche et le train au milieu, plus rapide que les péniches, faisant jeu égal avec les voitures. Lui, dans le troisième compartiment, la tempe droite posée sur l’encadrement de la fenêtre. En seconde classe. A droite, les berges du fleuve gonflées de neige. A sa gauche, un bitume sec, gelé, à vif. Au-dessus de sa tête, un sac à dos informe, léger. Il dort. Lui vous dira qu’il ne faisait que somnoler.
L’image d’une énorme roche rouge avec un baobab accroché au bord du bord l’obsédait depuis l’enfance, depuis l’âge de 4 ou 5 ans, l’âge où l’on se souvient de ses rêves au lever du jour, où l’on essaye de les prolonger le plus tard possible dans la matinée. Evidemment, au début, il lui était impossible de donner un nom à ce drôle d’arbre. Il s’était très vite persuadé que ce n’était pas un résineux. Aucune ballade avec le grand-père dans une forêt de baobabs!
Et il fallait voir la gueule de l’instit maternelle quand il lui rendait un dessin avec un drôle de sapin de Noël suspendu au bord du vide!

 baobab1

Trois heures que j’avais quitté l’aéroport de Zaventem dont une heure à attendre une correspondance sur le quai sombre-néon de la Gare Centrale, le sac à dos affalé à mes pieds. Une dizaine d’heures que je m’étais envolé de Bamako. Evidemment, je n’étais pas dupe de ce qui s’était passé ces trois dernières semaines. difficile de parler de ça sans passer pour un rêveur obsessionnel qui tente d’accrocher des rêves anciens à un sol enneigé. Ce qui est certain, c’est que je ne ferais jamais plus le grand écart entre Dedans et Dehors. Et le premier qui me parle de voyage initiatique, je lui fous mon poing sur sa gueule de baba-bobo-babouin.

 baobab3

Evidemment, le coup du baobab en équilibre au-dessus d’une falaise rouge, ça l’avait bien servi durant toute l’adolescence pour se conforter dans le rôle de l’éternel incompris. Le mec avec un baobab dans le ciboulot… comme ça que les Autres l’appelaient! Parce qu’évidemment, à douze, treize ans, on sait faire la différence entre un résineux et un baobab. On sait que ça pousse en Afrique et pas dans les Fagnes.

baobab4

A treize ans, il plongeait dans « La vie, mode d’emploi » de Perec. A 14 ans, se saoulait des rythmes brisés de l’Art ensemble of Chicago. A 15, se noyait dans les toiles de Rothko. Les Autres, eux, au mieux, se satisfaisaient des bouquins de Marc Levy et d’Amélie Nothomb, des premières notes de Seven nation army, des publicités pour sous-vêtements féminins.
Pas question de l’associer à une communauté de boutonneux-clearasil, désir obsessionnel de ne jamais ressembler aux Autres!

baobab8

Bon, dans une heure je suis rentré! Rentré où? Rentré d’où, plutôt. Pour aller où? Haha! Bonne blague! Gag! Faudrait déjà répondre à « d’où je viens? » D’Ici? Faut que je commence à poser un pied dans la neige sans renoncer à la falaise rouge. Etre juste d’Ici.
Faut avouer que ce n’est plus pareil depuis que je me suis retrouvé 225 mètres en-dessous du baobab. Je sais que je ne serai jamais un telem capable de me projeter dans les airs simplement parce que je l’ai décidé, que je dois apprendre à m’enraciner dans le sol gelé. Que je ne pourrai jamais m’envoler jusqu’aux grottes troglodytes, une trentaine de mètres en dessous du baobab squelettique.

 baobab2

A la fin de l’adolescence, il en avait fini avec l’exploration des atlas géographiques, des documentaires télés. S’était résolu à être l’unique propriétaire de la falaise rouge. Il était arrivé à un stade où il pouvait déclencher cette vision du baobab perché rien qu’en l’évoquant, à n’importe quelle moment de la journée. Rêve éveillé quand il le voulait, où il le voulait. Maîtrise absolue du dedans sur le dehors.

Il y trois mois, au début de l’automne, retrouvailles avec l’ami-voyageur qui en avait conclu qu’il était bien mieux Là-Bas qu’Ici. Qui lui raconta ses six derniers mois itinérants en Afrique. Agencement désordonné de mots. Peul/Sahara/Mandingue/Nouadhibou /Bambara/Laayoune/Telem/Maure/Sahel/ Bamako/ Tombouctou/Dogon/Bandiagara/Nouakchott. Soirée alcoolisée où il se décida enfin à parler de ses images à l’ami-voyageur. Falaise/nulle-part/ Baobab/ Ailleurs/dehors/Dedans/ Voler/Troglodyte/ seul!/ cauchemar/ vertige!/Roche/Rêve/Rouge/ROUGE/RÊVE ROUGE !

Dans une vingtaine de minutes, il sera chez lui à Liège/Luttich/Luik. Il se lèvera, agrippera le sac à dos, en palpera la toile, ses doigts à la recherche d’un caillou rouge. Rassuré, il quittera le troisième compartiment et posera un pied sur le quai enneigé.

Une réflexion sur “La falaise de Bandiagara

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s