Une journée comme les autres

Deux jeunes mecs, l’un épais comme un fish stick (avec des poils épars sur les joues et le menton), l’autre fort mou du ventre ( avec des poils épars sur les joues et le menton) rôdent dans la rue piétonnière. Dialogue presque muet, imperceptible, entre les 4 yeux vitreux. « On se pose ? » Les deux culs se posent sur le pas de la porte d’un babybar. Un presque vieux mange un hamburger (+ frites + sauce tartare) sur un banc à quelques mètres d’eux. Le soleil d’août éclaire tout, même les cernes et les pupilles dilatées. Les frites croustillent, le dealer sera là d’ici quelques secondes, la pluie dans deux ou trois heures. Les deux mecs troquent poignées de main contre petites pilules blanches.

A l’autre extrémité de la rue piétonnière, une jeune quadra au visage sévère, au sourire carnassier, à la voix forte, explique au patron qu’elle a une âme d’écrivain, que son corps lui a dit NON lors d’une séance de yoga, qu’elle est dès lors devenue végétalienne, qu’elle mange avec des baguettes dans la position du lotus, qu’elle a un meilleur transit; ça, c’est sûr. Dehors, coup sur coup, à deux ou trois minutes d’intervalle, à chaque fois précédées de leur conjoint (ça se voit à leur mine blasée, à leur dos voûté), deux ménopausées, grillées par le soleil de la fin juillet, dressent péniblement leurs seins usés vers le ciel bleu. Leur bronzage de grands brûlés ressort sous une robe décolletée blanche (en dentelles made in China) pour l’une, sous une tunique blanche (+ legging) pour l’autre. Dans le bistrot, le patron joue aux chaises musicales. Un client lui explique à coups de bière qu’il a dû placer sa mère, qu’elle n’était plus capable de se relever du pot quand elle allait faire ses besoins. La végétalienne à la bouche carnassière et à la voix forte répond à la sonnerie de son portable. « Je voulais juste que tu me dises que tu m’aimes ».

Les deux jeunes mecs ont quitté l’entrée du babybar, le presque vieux aux frites + hamburger + tartare maison s’essuie le menton machinalement. Il se demande si, la prochaine fois, il se décidera enfin pour le hamburger végétarien (on lui a expliqué il y a une demi-heure que ça demandait 10 minutes de cuisson supplémentaires). Un autre presque vieux hyper crâne d’œuf en marinière + bermuda en jean + bracelet en cuir l’interrompt dans son choix d’une autre vie. Il lui explique qu’il écrit des chansons pour un chanteur qui a signé chez Universal. Il ajoute qu’il est flic et qu’il en voit de drôles au commissariat. En Inde, deux sœurs sont condamnées au viol collectif, les mères végétariennes du babybar ignorent que même les gourous en lévitation sont pédophiles. Les mères continueront à se goinfrer de méditation, de soja, de sexe non protégé et de fruits secs. De toute façon, la nature leur réglera leur compte. Dehors, la pluie n’avait pas menti.

Après la pluie, la végétalienne à la bouche carnassière s’est fait une nouvelle amie, et lui explique qu’il faut écouter la vie ; la preuve, elle s’est baladée Impasse de l’Ange juste avant de croiser une témoin de Jéhovah qui s’appelait Marie-Ange alors qu’elle travaille – ça, c’est incroyable, et c’est bien la preuve – sur un chapitre de son livre intitulé « Les anges ». A quelques mètres du bistrot, une femme étend un kleenex sur un banc public espérant y caser son cul tout sec. A quelques centaines de mètres de là, un père et un fils dans les bras de l’un et l’autre. Deux fois. Une petite dizaine de secondes à chaque fois. Le fils est plus saoul que le père.

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